Les architectes de la nouvelle scène marseillaise

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Il y a maintenant un peu plus de deux ans sortait un album qui a créé une véritable faille dans le rap marseillais. Avec My World, Jul a remis Marseille sur la carte et a bouleversé le rap français. Depuis ce jour le rappeur originaire de Saint-Jean du Désert sert sa musique de façon ponctuelle à un rythme d’environ quatre albums par an, de quoi alimenter sa fanbase particulièrement vorace et occuper une place affirmée sur la scène nationale. Le phénomène Jul a été tellement viral qu’il a rapidement contaminé l’ensemble du rap marseillais, jusqu’à en devenir une marque de fabrique. Naps, Elams, Ghetto Phénomène et Gambino pour ne citer qu’eux en sont les preuves vivantes.

Ce phénomène a pris une ampleur telle que certains piliers du rap marseillais comme MOH, Alonzo ou même l’Algérino (qui avait certes commencé sa reconversion depuis plusieurs années) ont adapté leur style, sans doute dans le but d’être plus en phase avec leur époque. A vrai dire, la popularité de ce nouveau genre teinté d’influences latines n’est pas dénuée de sens, Marseille est une ville méditerranéenne qui vit en été, et par définition la musique qui la représente est joviale et dansante. La scène marseillaise a longtemps été caractérisée par les textes durs et les morceaux mélancoliques des Psy 4 de la Rime ou bien d’IAM, et le public a sûrement ressenti une fraîcheur en découvrant une nouvelle vague d’artistes.

Dès son arrivée, le style Jul a pris d’assaut le rap marseillais, à tel point qu’il est devenu pendant une longue période le son qui représentait Marseille pour une large partie du public… Un paradoxe dans une époque où le rap se veut de plus en plus polyvalent. Plusieurs artistes sont venus redessiner l’architecture du rap marseillais pour permettre à sa scène de redevenir centrale dans l’hexagone.

➡ YL, le vécu d’un jeune de Massilia et un contrat Def Jam en poche

Déjà à l’origine d’un premier opus solide, YL représente non seulement la nouvelle génération marseillaise, mais aussi l’écurie Def Jam dont il est l’une des nouvelles figures à l’instar de Rémy, Kalash Criminel ou encore plus récemment Koba la D. C’est avec l’un des projets majeurs de ce début d’année qu’il a fait son entrée dans les charts. Avec Confidences, le rappeur livre une mixtape aux allures de blockbuster au vu du nombre d’invités de marque. YL est rappeur avec un univers à prédominance sombre, qui sait être versatile et nous livrer des titres plus estivaux quand il est nécessaire de ramener de la diversité. Confidences fait partie de ces projets qui annoncent la couleur, il est le fer de lance de cette vague du rap marseillais qui prend tout juste forme.

L’un des événements majeurs de cette mixtape est la fameuse phase d’Alonzo dans Donne nous le : « Ne me fais pas remettre le survet’, j’passe en boucle sur NRJ ». C’est à ce moment précis que l’on peut confirmer qu’un mouvement est en marche car Alonzo est l’une des figures emblématiques de cette ville. La majeure partie de cette ancienne génération reconnaît la qualité de ces nouveaux artistes qui leur redonnent l’envie d’être compétitifs, bien qu’Alonzo aspirait depuis longtemps à squatter le haut des charts et passer sur des radios nationales. C’était sans compter sur l’arrivée d’une multitude de rappeur de rue en qui le membre des Psy4 pouvait se reconnaître pour venir le bousculer. Déjà bien parti pour valider un disque d’or dés son premier projet, YL avance avec un bon rythme et est d’ores et déjà l’un des noms qui fait la ville de Marseille.



 Kofs : L’ange de la mort a volé « la voix de Garou et le corps à Naza »

De tous les rappeurs de cette nouvelle génération, Kofs est le plus mystique. Le marseillais a évolué pendant plusieurs années dans le groupe 11.43 avant de définitivement se lancer en solo en 2014. Il profitera de deux coups de pouce notoires dans sa courte carrière, le premier d’Alonzo qui lui offre un morceau de sa mixtape Capo Dei Capi vol.1, le second du film Chouf dans lequel il joue et a placé un titre. C’est d’ailleurs ce rôle qui aidera à redéfinir le personnage de Kofs, en effet ses talents d’acteur lui ont permis parfaitement jouer un personnage fictif répondant au nom de Kofstantine, au croisement entre l’antihéros de DC Comics John Constantine (inspecteur du paranormal et exorciste atteint d’un cancer du poumon en phase terminale) et un chef de la mafia marseillaise travaillant avec des organisations criminelles à l’international.

Le personnage est mis en scène par Davinci COMM au travers d’une série de clips d’une qualité indiscutable. L’écriture de Kofs est particulièrement imagée, et ce dernier n’hésite pas à jouer sur la provocation en laissant planer le doute sur un pacte avec le diable ou sa maîtrise de techniques occultes. Et si à l’échelle de la France, la ville de Marseille était si invraisemblable que pour la retranscrire correctement il fallait qu’un personnage fictif se charge d’en être le porte parole ? Derrière tout cette imagerie se camoufle une multitude de thèmes apportant plus d’impact aux propos de Kofs : spiritualité, loyauté, amitié, son père défunt et même son passé dans le crime. Porter un masque est devenu assez récurent dans le rap français, mais Kofs a sûrement choisi le plus dur à porter.

Pour moi c’est mort, je pars en enfer / Je construis sur terre mon paradis

➡ La scène marseillaise au-delà de Marseille, ou la définition du rappeur marseillais

La scène marseillaise ne s’arrête aux frontières de la cité phocéenne, un ensemble d’artistes des alentours partagent les codes de la cité phocéenne. Parmi eux on peut retrouver le rappeur fier de ses « 4 en platine ». SCH représente parfaitement la face sombre du rap marseillais. Originaire d’Aubagne et proche de Kalliste, il est défini par beaucoup comme un rappeur marseillais. Il est d’une certaine façon le précurseur de cette nouvelle vague, proche d’un Kofs par sa narration et son univers scénarisé. On reconnaîtra à sa musique un caractère plus engageant, plus personnel que celle de son homologue d’Air-Bel. Il rappelle aussi souvent que possible qu’il est l’un des représentants de cette scène, sans son succès il est clair que les projecteurs au-dessus de Marseille seraient moins nombreux.

Un autre type d’artistes se développe aux alentours de Marseille, plus précisément en région PACA. Ces artistes développent un style qui intègre les codes des deux scènes qui prédominent à Marseille aujourd’hui. On peut notamment parler de Hooss, originaire de Fréjus, qui combine une technique assez classique et  une direction artistique plus gaie qu’un YL ou qu’un Dibson. Autre exemple, Kamikaze est un rappeur avec un pur style de freestyleur. Ayant pendant longtemps côtoyé Jul, il ne s’empêche pas d’emprunter son style lorsqu’il s’associe à Biwai ou Malaa… Être un artiste de la scène Marseillaise ne se limite pas à habiter à Marseille et à faire de la musique. Pour beaucoup d’artistes, c’est surtout avoir intégré les codes de cette ville au point d’être admis par son public, le plus dur et le plus impliqué de tous…

Longtemps laissée pour morte, la scène marseillaise est plus que jamais présente en France. Aujourd’hui une multitude de noms sortent chaque jour et cette nouvelle scène ne cesse de s’agrandir, à tel point qu’elle pourrait se permettre d’être auto-suffisante à l’instar de certaines scènes américaines comme l’affirmait récemment Genono sur Le Mouv. Pour autant, l’impulsion décisive du public marseillais a permis à certains artistes de se propulser à l’échelle nationale. C’est au travers d’un rap clivant que Marseille se définit, à l’image même de sa ville qui possède plusieurs facettes. L’Adjoint l’exprimait très bien au micro d’OKLM lors du reportage suivant la sortie de Chouf, il est nécessaire de faire un contraste entre les 2 couleurs musicales afin de correctement décrire cette ville

C’est ici que le rap français nous démontre une fois de plus sa capacité à être porte parole d’une réalité que les médias d’informations ont du mal à décrire. D’un côté le yin : le soleil, les plages et les ambiances estivales avec un petit côté familial exprimés par des titres légers que l’on reconnaît à Jul, Naps ou Elams. D’un autre le yang : un paysage froid, voire macabre, ou la mort et le crime sont familiers à tous, celui de la ville la plus criminelle de France, qu’un Kofs ou un SCH scénarise à la perfection. Entre les deux, un chevauchement de genres et d’ambiances qui est intrinsèque à l’identité de la ville



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