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Jo le Phéno, narrateur de sa propre histoire [Interview]

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Jo le Phéno, rappeur découvert par le public en 2013 via sa mixtape Chakal Attitude, a sorti le 6 mars dernier son nouveau projet,  60 Boulevard Ménilmontant. Ce titre original, il le doit à l’adresse du squat dans son quartier de La Banane, dans le XXème arrondissement de Paris, où il a vécu durant de nombreuses années. Cette sortie est un peu en décalage par rapport aux tendances actuelles du paysage rap français, par ses partis pris sonores comme textuels. Elle remet au goût du jour le boom-bap et en outre, elle est la preuve qu’un album de rap guidé par une vraie ligne de conduite peut toujours sortir en 2020. Ponctué par de différentes couleurs musicales et d’émotions,  de la nostalgie en passant par l’introspection, cet opus démontre clairement le calme et la maturité que Jo le Phéno a accumulé au fil de ses expériences avec la rue, le système judiciaire français et la vie de manière générale. En se mettant du côté du narrateur, il se sert de son écriture empreinte d’images fortes pour raconter son vécu tumultueux.

REVRSE : Un mois après la sortie du projet, as-tu eu des retours? Est-ce que certains titres ressortent plus que d’autres  ?

Jo le Phéno : Ouais, j’en ai, mais c’est un peu mitigé, chacun a ses morceaux favoris: L’Hollandais se distingue au niveau des chiffres, mais il est sorti en avant-première. Sinon, Pour vous,  60 Boulevard Ménilmontant,  Tiens Madame et Il était cool ressortent. La plupart ressortent en fait. J’aimerais bien tous les clipper ! On va d’ailleurs bientôt envoyer un nouveau clip.

REVRSE : Tu démarres l’album avec Déjà 10 ans et tu le finis avec Pour vous, qui sont typiquement dans ton ADN musical. Pourquoi avoir alors envoyé Ma part en premier extrait ?

Jo le Phéno : Je l’ai senti comme ça, j’aurais pu sortir Déjà 10 ans, mais ça faisait longtemps que je n’avais pas sorti un banger. Il fallait annoncer la couleur sans que le public ne croie qu’il n’y aurait que de la mélodie et du chant. Les trois extraits que j’ai envoyé devaient montrer l’étendue de la palette de l’album. Cela dit, je sais encore faire d’autres choses.

REVRSE : Ton projet allie le fond et la forme, ce qui se fait de plus en plus en rare. Il y a peu d’ego-trip ou de bangers dedans, j’ai l’impression que c’est du rap fait pour être écouté avec les écouteurs, afin de bien analyser chaque texte.

Jo le Phéno : C’est bien l’aspect voulu, je voulais que les auditeurs prennent le temps d’écouter ce que je dis. J’ai déjà sorti beaucoup de sons ego-trip mais là, je voulais faire quelque chose de différent.

REVRSE : On sent que tu aimes bien casser la structure des morceaux, tu commences souvent avec le refrain au début de tes chansons…

Jo le Phéno : Carrément, c’est voulu tout ça. Sur tous les morceaux j’essaie de proposer quelque chose de différent. J’ai tellement fait le classique couplet-refrain… J’essaie maintenant de composer d’une autre manière. J’écoute l’instru et si je vois qu’il est préférable de mettre un refrain au début, je le mets. J’y vais au feeling.

REVRSE : On te sent fan des sonorités boom-bap. J’ai l’impression que c’est sur ce genre d’ambiances que tu t’ouvres le plus.

Jo le Phéno : Tout à fait. Les sons boom-bap sont idéaux pour parler et ne pas dire des conneries. De nos jours, il y a beaucoup de morceaux où l’instru fait tout. Sur du boom-bap, tu es obligé de raconter quelque chose. Ces musicalités libèrent mon écriture.

REVRSE : Sur le plan musical, ton titre Tiens ta madame sort un peu du lot comparé aux autres titres de ton projet, est-ce le morceau de ton projet où tu t’es fait plaisir ?

Jo le Phéno : En fait, Tiens ta Madame, j’ai commencé à l’écrire il y a quelques années. Pendant l’enregistrement de l’album, j’étais au studio. J’ai écouté l’instru et je me suis dit « allez, je vais le faire ». Il n’y a pas de morceaux pour s’ambiancer dans le projet, j’en ai donc mis un. La musique congolaise m’a beaucoup influencé. J’en écoutais beaucoup quand j’étais jeune. Aujourd’hui, un peu moins.

REVRSE : Qu’est-ce que tu écoutes en ce moment ?

Jo le Phéno : Là je suis sur le prochain projet, donc principalement des instrus, mais aussi les derniers morceaux que j’ai sortis. Sinon, j’écoute pas trop de rap américain, j’écoute plutôt de la musique africaine.

REVRSE : Dans le son  Il était cool on remarque qu’il y a deux voix différentes. J’ai eu l’impression que ça représentait une dualité entre la voix de l’ange et du démon, comme une métaphore aux histoires des gens que tu racontes.

Jo le Phéno : Chacun perçoit le morceau à sa manière. Moi-même, j’ai pas voulu créer cette dualité ange et démon dont tu parles. Je me suis simplement mis du côté du narrateur.

REVRSE : J’avais l’impression que le long du projet justement la voix grave illustre le côté négatif comme dans Il a regretté où la voix grave est utilisée pour définir des choses négatives.

Jo le Phéno : Non, c’est juste que je fais le narrateur. Quand tu regardes bien dans les sons comme dans  La street, il y a un mélange des deux voix. Dans L’hollandais aussi. C’est souvent quand je fais de la narration en fait. J’ai pas de mal à commenter ou réécrire des histoires.

REVRSE : On perçoit ton rap comme très imagé, est-ce que c’est un aspect que tu travailles ?

Jo le Phéno : C’est vrai, mon rap est très imagé. Honnêtement, je travaille pas là-dessus. Ça vient comme ça. C’est pas un truc que je recherche, c’est ma manière d’écrire qui est ainsi. Parfois, il y a des morceaux qui prennent plus de temps que d’autres, mais ma démarche reste généralement naturelle.

REVRSE : Justement, quel est le morceau où tu t’es le plus attardé sur l’écriture ?

Jo le Phéno : Tu vas rigoler, mais là pour l’instant c’est  Tiens ta Madame et aussi La street. Après c’est pas forcément délibéré, c’est parce que j’avais parfois un petit blocage d’inspiration. Tu vas écouter une instru, ça va t’inspirer, puis tu vas reprendre plus tard ce morceau. Avec La Street par exemple, les deux couplets je l’ai écrit avec quelques mois d’intervalle. Le morceau Tiens ta Madame je l’avais écrit sur une sonorité afro tu vois. C’est par rapport à l’instru et je m’adapte.

REVRSE : As-tu utilisé des textes que tu avais déjà écris il y a plusieurs années de cela ?

Jo le Phéno : Ouais, des anciennes punchlines, sur  Tiens ta madame , sur  L’hollandais . Dis-toi, les derniers titres que j’ai écris c’est ceux aux instrus boom-bap et Jamais acquis. La mélodie, c’est un peu plus dur pour moi, je suis pas un chanteur. Je me suis inconsciemment plus concentré sur les sons mélodieux au début. Il y a des moments où je vais pouvoir t’écrire des bêtes de sons mélodieux mais je vais pas arriver à faire du boom-bap et inversement. C’est en fonction des périodes, là je suis dans une période où j’arrive mieux à écrire pour de la mélodie. Dis-toi, le point de départ de mon projet, c’est le titre 60 Boulevard Ménilmontant. Tout part de là. C’est le son le plus personnel de ma vie.

REVRSE : J’aimerais te parler de ton processus d’écriture : as-tu as déjà des punchlines écrites quand tu arrives en studio ou tu préfères écrire sur place ?

Jo le Phénomène : Là, tu viens de me rappeler un truc. Si mon rap est imagé, c’est parce que j’y transpose parfois des discussions que j’ai avec des proches. Tu vas trouver ça dans mes sons un peu mélancoliques, comme Etranger. C’est dans ce genre de son que j’arrive bien à imager ce que j’ai envie de dire par rapport aux discussions que j’ai eues avec mes proches.

REVRSE  : Je ressens une grande influence des rappeurs des années 2000 dans ta musique. Je me trompe ?

Jo le Phénomène : Ouais, j’écoutais du Salif, Nessbeal, entre autres. Je trouve pas que mon rap ressemble à celui de Salif dans la forme, mais plutôt dans les sujets que j’aborde. Je trouve que le rap est plus libre aujourd’hui, maintenant tout le monde peut en faire. Avant, il fallait avoir une ligne de conduite. Il fallait la respecter et tu ne pouvais pas dire de la merde. Il y en a beaucoup qui parlaient mal et véhiculaient un mauvais message dans leur rap. Et ces gens-là, ils ont dû être confronté après ça à la rue. Et la rue il y a dix ans, ce n’est plus la rue d’aujourd’hui. Aujourd’hui, n’importe qui passe partout. Avant, c’était pas comme ça.

REVRSE : On te sent nostalgique de cette époque-là, il y pas mal de phrase dans ton projet qui font référence à cette époque notamment quand tu dis « j’allais faire des têtes à têtes dans la cité rouge »…

Jo le Phénomène : (rires) C’est même pas ça, c’est la joie qu’on s’apportait. Aujourd’hui, chacun pense qu’à sa gueule. Plus le temps avance, plus on se fait des coups de crasse. Aujourd’hui, tu es confronté aux problèmes, à la vrai vie. Quand t’es petit, les grands ils te disent de profiter de ta jeunesse. Moi je dis ça, j’ai pas 40 ans, mais 25…  Plus le temps avance, plus c’est la merde.

REVRSE : As-tu vu ton entourage changer ?

Jo le Phéno : Ouais, plus le temps avance, plus je vois les gens changer… J’entends des trucs, des échos des gens qui font des sales coups à des gens avec qui ils ont grandi… Des frères qui s’entre-tuent, c’est franchement pas facile à encaisser.

REVRSE : Est-ce que tu t’essaies a des nouvelles sonorités ?

Jo le Phéno : Je m’essaie à tout, je suis pas bloqué niveau style. Après, j’aime bien le boom-bap. C’est ce avec quoi j’ai commencé. À l’époque où j’ai commencé, il y avait aussi des instrus un peu mélodieuses, mais elles n’étaient pas à la mode. C’était le texte qui comptait. On s’en foutait de l’instru, tu pouvais poser sur une vieille instru et si le texte était lourd, c’était bon! Aujourd’hui, c’est plus possible. Je peux te faire des sons totalement chantonnés. Par exemple Il était cool  j’aurais pu le faire totalement chantonné, mais il aurait manqué une certaine touche. Finalement, il n’y a que Jamais acquis qui est totalement chantonné sur le projet.

REVRSE : C’est un projet qui décrit ta vie au fil des années, comment comptes-tu faire pour te réinventer sur le projet à venir? Tu envisages de prendre une pause niveau sortie ?

Jo le Phéno : J’ai pas dit tout ce que j’avais à dire. Mon vécu ne se limite pas à 45 minutes d’écoute! Après, la vie continue. J’essaie toujours d’avoir un truc sous le coude. Il y a des morceaux qu’on a pas sortis et qui sont efficaces. J’écris avec le temps, je force pas le truc. Si ça se trouve, le prochain projet sera plus énervé avec des bangers comme Ma part, mais on verra. Ça fait un petit moment je suis pas parti au studio. Là, j’écris : j’ai la dalle. J’ai de l’inspiration et des choses à dire. Il m’arrive parfois d’écrire de la merde, mais en ce moment je fais des bons trucs. J’aime bien ce que je produis tout en étant dur avec moi même.

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