Est-ce que ça paye d’être gentil dans le rap?

Partager

copyright @elisaparron

Le rap « mélodie des quartiers pauvres » ou encore « playlist de l’histoire de nos vies » est une musique où l’auditeur aime particulièrement se représenter. Même si il n’a jamais réellement été uniforme, il est possible de distinguer des codes propres à la plus grande partie de ses acteurs, telle que la Street Credibiliy.

En effet, le 6 Février 2003, 50 Cent sort l’album Get Rich Or Die Tryin’ , son premier album studio suivi d’un film éponyme 2 années plus tard. A cette époque-là, très peu d’amateurs de hip-hop se refuseront à dire qu’il est LA tête d’affiche du rap US et une icône du rap à travers le monde entier. Il inspira même des carrières ; Schoolboy Q affirme avoir voulu rapper grâce à ce dernier.

Par conséquent, LA tête d’affiche du rap mondial est un Hustler originaire du Queens qui vit avec 9 balles dans le corps, et qui aurait commencé à dealer dès l’âge de 12 ans. Difficile alors de se faire un nom dans le rap lorsque nous n’avons pas une personnalité et un vécu proche de ce « Muthafuckin PIMP », dont tant d’hommes souhaitent la mort.

En France, nous pouvons prendre l’exemple de Booba qui a parfois été comparé à la star américaine (à noter que cette comparaison, selon moi, a été recherchée) et qui s’en est inspiré, notamment en adaptant à sa guise la pochette de GRODT pour l’album 0.9.

(Sources images Genius)

Auprès des médias de masse, l’image de Booba est indéniablement celle du mauvais garçon comme Fifty a pu l’être (pour des raisons internes au rap, parfois les deux sont connus pour avoir voulu conserver leur place de « top rappeur » par le biais de clashs). Les détracteurs de l’autoproclamé Duc de boulogne s’accorderont à dire que cette « vie de débrouillard » et de « gangster » revendiquée n’est qu’artifice pour coller aux attentes du public d’époque, nourri par 50 Cent, de manière à présenter le rappeur comme un personnage de film qui permettrait de faire fantasmer une partie du public, particulièrement les plus jeunes. Ce personnage serait bien sûr hautain et ne démontrerait que très peu de faiblesses.

La question se pose alors 15 ans après la sortie de GRODT et 9 ans après celle de 0.9. : où se trouve la place du personnage de rappeur ainsi que de la Street credibility dans le rap en 2017 ? Quelle est celle du gentil garçon ?

Le jeune pasteur du game

(Source images : http://generations.fr/news/radio/39618/chance-the-rapper-donne-1-million-aux-ecolesde-chicago )

And we back pour commencer, je vous présente Chancelor Bennet qui est la définition même du « gentil garçon » dans le hip-hop en 2017. Toutefois, il paraît difficile de parler de succès commercial avec le natif de Chi-town qui n’a fait qu’enchaîner les projets gratuits depuis sa première mixtape 10 Days. Cependant, nous lui reconnaissons un certain succès : sa dernière mixtape Coloring Book se classera 8ème au top Billboard avec 57 millions de streams en seulement 1 semaine. Chance semble se battre par simple amour de son art : en effet, aujourd’hui il est rare et difficile de trouver un autre artiste pouvant se vanter d’avoir refuser un contrat de 10 millions de dollars dans le but de garder l’exclusivité sur le contrôle de ses propres créations.

Sa musique, influencée par le Gospel et autres chants religieux chrétiens, retrace des thèmes parfois assez durs avec une légèreté qui fait le charme de ses œuvres, et qui crée l’engouement autour de son art comme dans « Summer Friend » en featuring avec Jeremih qui, si on oublie les paroles, ne semble pas être une musique en hommage à ses proches qu’il a vu mourir été après été durant son enfance. Son côté fédérateur lui permet d ’empiler sur le même projet des featurings aux antipodes comme Young Thug, Justin Bieber, Jay Electronica, La chorale de Chicago et même sa cousine Nicole. A l’image d’un enfant, le rappeur n’a pu s’empêcher de faire participer tous ses amis à son « livre de coloriage ».

Enfin, l’enfance est un sujet central dans la musique du jeune père : Chance utilise presque un esprit puéril lorsqu’il crée sa musique. Cela ce remarque dans ses clips surréalistes, tel que celui de « Angels » qui serait semblable à un dessin animé, celui de « Same drugs » (qui ne fait aucunement référence à de la drogue).

Ou encore, celui où il interprète un duo avec une marionnette assez similaire à celle du Muppet Show :

Ce personnage, tout droit sorti d’un cartoon prônant une musique aux inspirations chrétiennes et à la musique édulcorée, proposant un rap parfois naïf, enfantin et utopiste, pensant que « Everybody is somebody everything », est ce que j’appelle « le gentil garçon » dans le rap ; et si vous en doutez encore, vous pouvez vérifier de vous-même dans l’article de Uproxx qui énumère les raisons pour lesquelles il est un « super-héros IRL».

Drake, le super gentil qui joue au super vilain

Aubrey Drake Graham est le personnage le plus complexe de cet exercice d’analyse : il a tout d’abord été connu en tant qu’acteur dans la série canadienne Degrassi. Désormais, il est l’acteur principal de la destruction de la Street Credibility dans le hip-hop, et il est à l’heure d’aujourd’hui, l’un des plus gros vendeurs et très sûrement la tête de proue du hip-hop mondial pour les auditeurs les moins avertis.

Tout d’abord au début des années 2010, à l’inverse de la plupart des rappeurs du nouveau continent, il entretient le cliché du gentil canadien. Il avouera avoir été poussé par Lil Wayne, à rester “lui-même”, c’est-à-dire le gentil garçon souriant qui traite des sujets autour de la famille et des femmes dans ses musiques, et donc de s’éloigner de l’image de son mentor. Son rap décomplexé se concentre sur les déceptions amoureuses, la célébrité, la famille et les amis (parfois sur le Fake Love). Des thèmes encore une fois assez légers, servis sur un ton autant rap que RNB.

Véritable icône de la pop culture, le rappeur est davantage connu pour ses histoires amoureuses que pour des faits divers violents. Ainsi, outre son image de gentil garçon, son beef avec Meek Mill et ses joutes subliminales envers Kendrick Lamar le font sortir de son rôle lisse du début. Certains journalistes s’amusent à dire qu’aujourd’hui il « joue au rappeur » ou qu’il en devient une caricature perdue entre son personnage de « nouveau méchant » qu’il a sûrement créé pour se protéger, et le gentil garçon de l’Ontario. Toutefois, il est toujours le pop-rappeur reconnu pour sa love story avec Rihanna, qui sortira chaque année son hit estival et fera ressortir la célèbre blague de très mauvais goût « Drake me donne envie de rappeler mon ex alors que j’ai pas d’ex ».

L’ovni est venu en paix

Oui mercé à la team Jul d’avoir patienté jusqu’au Main Event de cet article. Impossible de parler du « gentil rappeur » sans s’attarder sur Julien Marie, rappeur marseillais autoproclamé « l’ovni », sur son style de rap loin des inspirations lambda des rappeurs du paysage français qui souvent tournent autour des tendances des rappeurs outre-atlantique. Jul lui étale son raïp (contraction de Rap et de Raï) qui a pour thèmes l’amitié, les trahisons, l’amour (thème universel et assez récurrent chez ses homologues “gentils garçons”), tout cela avec une simplicité criante qui permet à un large public de s’identifier à sa musique.

Sans mettre sa personnalité en avant tout en bousculant les codes habituels de la célébrité, il semble s’être créé une fanbase solide. Ses détracteurs diront avec assurance qu’il n’est pas, à proprement parlé, un rappeur. Ses fans les plus fervents le voient comme le messie du rap français et le numéro 1 incontestable. Selon moi, je dirais simplement que tout cela n’a AUCUNE importance et qu’il est, quoique nous puissions en dire, un nom incontournable dans le paysage hip-hop en France en 2017.

Nous pourrons également attester de son comportement lors de l’été 2015, au moment de sa sulfureuse séparation avec son ancien label muscial, Liga One Industry, qui sera l’un des tournants majeurs de sa carrière. Il ne faut sûrement pas oublier qu’à son arrivée, avec son premier album  Dans ma Paranoïa , le rappeur divisait le public bien qu’il disposait d’ores et déjà un franc succès commercial (l’album fut certifié disque de platine). Le rappeur essuie maintes critiques telles que des analyses de youtubers (qui ne sont pas forcément experts dans le domaine muscial d’ailleurs) et qui sont peu élogieuses, pour causes : son utilisation très fréquente de l’auto-tune est pour certains exagérée, ses textes assez simplistes ou même la ressemblance entre certains de ses sons font débat. Ainsi, sa love story avec la Liga one prend fin au cours de l’été 2015, qui commence par un message de cette dernière sur Facebook, et qui nous sera mieux expliquée par cette vidéo :

Le rappeur n’aurait donc rien perçu sur l’intégralité de ses 3 premiers disques de platine ainsi que sur la vente de t-shirts à son effigie, et plus étonnant encore, le rappeur ne semble pas éprouver de haine envers son ancien label mais seulement un peu de peine (il était proche de certains des dirigeants). De ce fait, il ne lancera aucune attaque envers son ancien label, pas de  beef  et peu de piques. Aussitôt libéré d’eux, il a simplement poursuivi sa musique, avec une attitude qui n’a pas laissé le public indifférent. Son album suivant sa séparation avec la Liga One,  My world est son plus grand succès commercial (triple disque de platine, a égalité avec son dernier album en date). Évidemment, ce dernier est peut-être également le meilleur projet du phocéen, mais l’impact de cette histoire reste non négligeable. La simplicité et la gentillesse dont a fait preuve le personnage a réussi à forcer le respect parmi certains de ses plus grands  haters  (qui n’ont plus besoin de se cacher pour fredonner les paroles de Tchikita en boîte de nuit).

Nekfeu, le héros de Shonen ?

Je vis ma vie comme un shōnen

(copyright @elisaparron)

Pour terminer cette étude de personnage, je vais traiter d’une autre tête d’affiche, « L’homme néon » du rap français Nekfeu. Ce personnage représente une facette importante de ce registre musical, il possède la faculté d’ancrer le rap dans la pop-culture. En effet, le rappeur parisien est aujourd’hui pour certains médias hors-rap, la personne à montrer lorsque nous voulons parler de ce type de musique, parfois qualifié de violent ou intellectuellement limité par leurs congénères.

Evidemment, son style édulcoré ne plaît pas à tout le monde, trop lisse pour certains, trop Drake pour d’autres. Le rappeur prend à contre-pieds ses haters et déclare “les comprendre” dans ses sons.

«  Et toi qui craches sur moi

Si tu m’connaissais, j’suis sûr qu’on serait potes

Je t’en veux pas, j’aurais peut-être

Fait comme toi contre un mec comme moi, à l’époque »

En effet le rappeur est souvent comparé à Drake, mais il semble avoir pris le train inverse en devenant le jeune rappeur taquin des Rap Contenders, « tête à claque » pour certains, accusé d’être un « bobo » qui s’approprie le rap. pour d’autres. Il s’est créé l’image d’un personnage simple et vrai qui a la faculté par ses actions de faire changer l’avis des gens, de par ses attitudes. Yann Moix, chroniqueur pour l’émission « On n’est pas couché » qui a eu l’occasion de l’interviewer lors de la promotion de l’album Feu , n’a pas manqué de tenter de le coincer sur sa passion pour la lecture, sûrement étonné qu’un rappeur prenne le temps de se cultiver.

Le fait que son opposant ait répondu avec calme et compréhension, cela a transformé la vision que ce dernier avait du rappeur (et peut-être même des rappeurs en général). Ainsi, il se ravisera 1 an et demie plus tard sur Europe 1, en tenant des propos concernant l’ensemble des rappeurs cités et leur image auprès du public : « J’ai découvert un chouette type, un vrai être humain […] j’ai reconsidéré sa musique, quand il y a quelqu’un en face vous vous dîtes : « Ce qu’il a fait peut pas être si mauvais que ça ».

Nekfeu conquit une vraie partie du public, même si ses cœurs de cible (voulus ou non) sont plutôt des jeunes filles, et souvent pour des raisons qui dépassent la musique. Ses actions forcent le respect de ses pairs et son attitude engendre également le respect de ses haters .

Il est une autre forme de gentil, le « héros de shonen » qui ne part pas forcément gagnant, avec contre lui, une critique parfois justifiée, qui à force d’acharnement gagne le respect d’autrui et transforme certains de ses adversaires en alliés.

Conclusion

Les gentils garçons ont donc le vent en poupe et sont représentés dans tout les domaines du rap. Aujourd’hui, leur attitude en font des hommes respectés par leurs pairs et permettent au rap d’avoir une autre dimension, une plus grande acceptation au niveau des médias de masse, d’avoir un nom dans la pop culture. Le « rappeur gentil » devient même un modèle : nous prendrons pour exemple Kaaris qui a su métamorphoser son image (de méchant de shonen cette fois) pour devenir un personnage plus souriant et plus drôle. Nombreux sont les rappeurs comme Gradur ou J.Cole qui en sont également les représentants. Cependant, le rap de « gentil garçon » a ses limites : il est un rap décomplexé qui permet aux rappeurs de parler de sujets tabous (Nekfeu avoue être allé voir un psychologue dans Mauvaises Graine) montrant avant tout que les MC ne mentent plus pour garder une certaine crédibilité. Attention à ce que certains ne s’approprient pas cette image de « gentil garçon » dans le but de tromper le public de ces derniers. Et que les gentils ne se laissent pas changer par le « game » au grand dam de leurs fans.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.