Dix jours plus tard, le bilan d’« ASTROWORLD »

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Lors de ce vendredi 3 août 2018 très chargé en sorties, ASTROWORLD a été sans conteste le disque qui a le plus déchaîné les passions. Affichant des scores de vente dantesque aux Etats-Unis – l’album a été certifié disque d’or en moins d’une semaine – et frappant de plein fouet le monde entier, on vous racontait déjà à quel point le troisième album de Travis Scott était attendu. Dix jours après sa sortie, voici le bilan en trois points d’ASTROWORLD, le troisième album de La Flame sur lequel lui et son équipe travaillent depuis deux ans et qui, à coup sûr, l’installe définitivement au rang des plus grosses têtes d’affiche du rap et plus largement du marché mondial de la musique.

➡ Avec ASTROWORLD, Travis Scott signe un disque euphorique et spectaculaire

ASTROWORLD est le fruit de la nostalgie du jeune Jacques Webster, frustré de voir son parc d’attractions préféré, lieu de liesse et d’allégresse, fermer ses portes à jamais. Astroworld est une fenêtre sur le bonheur d’un enfant candide, sur les souvenirs éclatants d’un homme animé par ses émotions. Travis Scott semble avoir calqué son album sur le principe des montagnes russes : par la densité du relief d’Astroworld, son troisième album génère une euphorie enivrante. Le disque empile les titres spectaculaires composés d’éléments de productions soudains et de changements de beats abrupts pour émerveiller son public. Surtout, ASTROWORLD a la volonté d’afficher un spectre musical extrêmement large. STARGAZING, le morceau d’introduction, illustre parfaitement cette volonté : la première partie du morceau, dévoilée dans le trailer de l’album, est portée par une production planante et brumeuse que Travis Scott orne d’une autotune lancinante. Après les cris apeurés des gens pris dans la matrice des montagnes russes, la production s’épaissit et se mue en un orage menaçant alors que le rappeur de Houston s’est défait de ses vocalises robotiques pour un rap agressif. De la même manière, La Flame s’est gardé d’annoncer les featurings afin pouvoir en faire une succession de surprises. Ainsi, c’est avec surprise que l’auditeur a pu découvrir sur l’album un casting cinq étoiles phénoménal, notamment composé de Frank Ocean, Drake, Swae Lee, Kid Cudi, James Blake, Juice WRLD, Pharrell, Tame Impala, The Weeknd, 21 Savage, Gunna, Nav, Quavo ou encore Takeoff. L’objectif d’ASTROWORLD est clair : époustoufler son auditoire.

Le morceau caractérisant le mieux le côté spectaculaire de l’album est sans conteste le dantesque SICKO MODE, et le public ne s’y est pas trompé. Drake ouvre le morceau en chantonnant avant de voir son couplet à peine amorcé interrompu par un énième changement de production. Swae Lee et Big Hawk signent ensemble un refrain empreint de distorsion avant que Tay Keith ne vienne se mêler à la fête. En imposant son beat, le producteur de Memphis transforme le morceau en un champ de bataille dans lequel Drake se drape des meilleurs flows de Juicy J pour délivrer un couplet terriblement entraînant avant que Travis Scott ne ponctue d’un point d’orgue métallique une véritable profusion musicale.

L’album entier est l’occasion pour Travis Scott de rapprocher des titres a priori complètement opposés. Par exemple, ASTROWORLD est le théâtre de la rencontre entre le rock psychédélique que Tame Impala vient distiller avec l’aide de The Weeknd sur SKELETONS et la noirceur de 21 Savage, monstrueux et inhumain comme rarement sur le morceau trap NC-17. De la même manière, Travis Scott fait se frôler l’apaisant YOSEMITE – où Gunna magnifie d’un refrain sirupeux une production envoûtante composée d’une flûte enchanteresse surplombant une mélodie de guitare timorée – et WHO? WHAT?, anxiogène au possible, où les accords grinçants de la production rendent le trio que La Flame forme avec Quavo et Takeoff inquiétant. En créant ces antinomies, Travis Scott fait jaillir des étincelles qui viennent alimenter le brasier extravagant d’ASTROWORLD et fait naître à l’écoute une exaltation palpable.

➡ Plus que jamais, Travis Scott souhaite s’affilier à la scène de Houston et lui rend un vibrant hommage

Si la musique de Travis Scott est à des années-lumière des caractéristiques du rap de Houston, il a profité d’ASTROWORLD pour saluer les monuments de sa ville tout au long de l’album. Dès le refrain de STARGAZING, La Flame rend hommage à Big Moe, une de ses légendes les plus méconnues, à travers la ligne « Sippin’ on purp, feelin’ like the Barre Baby », le surnom de ce dernier. Il était un des plus fervents consommateurs et promoteurs de la lean – addiction à laquelle il succombera en 2007. Son morceau Barre Baby, dont le nom tire son origine des sirops de codéine Barre, est à retrouver sur l’immense City Of Syrup, dont la pochette et l’introduction à elles deux font de ce disque un des plus légendaires du rap de Houston.

Les trois morceaux suivant voient Travis Scott multiplier les références à la scène de Houston. En guise d’introduction au morceau CAROUSEL, Travis Scott et son équipe ont samplé celle de Not A Stain On Me, un morceau du rappeur Big Tuck, issu de Dallas mais très affilié à la scène de Houston, notamment grâce à ses multiples collaborations avec Bun B, Chamillionaire, Slim Thug ou encore Paul Wall. Puis, sur SICKO MODE, Travis Scott sample la voix de Big Hawk au refrain. Le rappeur de Houston, membre de la Screwed Up Click, tué par balles en 2006 formait le groupe D.E.A avec son frère Fat Pat – également assassiné par balles huit ans plus tôt –, Lil’ Keke, Koldjack et l’incontournable DJ Screw. Ce dernier est également salué par Travis Scott sur R.I.P. SCREW, où Travis Scott applique sur son morceau la technique de remix « chopped and screwed » inventée par le taulier du rap de Houston, qu’il annonce en introduisant le morceau par « Rest in peace to Screw tonight we take it slowly » avant que résonne la voix séraphique de Swae Lee. Le « chopped and screwed » consiste notamment à ramener les battements par minute entre 60 et 70, à hacher le beat et à le saupoudrer de scratchs.

Plus loin, sur 5% TINT, Travis Scott sample Peepin In My Window de Lil’ Keke accompagné de l’inlassable DJ Screw et de Big Pokey. La Screwed Up Click continue de vivre à travers ASTROWORLD où Fat Pat, mentionné plus tôt, voit un échantillon de sa partie sur 25 Lightersun des morceaux iconiques du rap de Houston – samplé sur le titre CAN’T SAY, qui contient également un sample de Swang, un single de Trae Tha Truth où, assisté de Big Hawk, ils rendent hommage à Fat Pat, son frère décédé.

➡ Travis Scott est le plus grand disciple de Kanye West

En beaucoup de points, la conception d’ASTROWORLD rappelle Kanye West. Le troisième album de Travis Scott a été en majeure partie composé à Hawaï, tour d’ivoire de Kanye où il a mis au monde l’incontournable My Beautiful Dark Twisted Fantasy. L’un comme l’autre ont choisi ce territoire perdu dans le Pacifique pour tirer de leur exil une créativité supplémentaire. L’un comme l’autre se sont envolés à Hawaï avec l’ambition de revenir sur le continent avec un classique dans les valises. De la même manière, l’équipe gargantuesque ayant travaillé avec Travis Scott sur ce projet, que ce soit au niveau des featurings comme des producteurs, rappelle celles du Chicagoan sur ses derniers albums. D’ailleurs, ces derniers se partagent les services de Mike Dean, une pointure parmi les pointures, capable de composer, de mixer et de participer à la direction artistique et déterminant dans les discographies des deux hommes.

Toutefois, là où la filiation entre les deux artistes devient plus concrète, c’est à l’écoute successive des albums ASTROWORLD et The Life Of Pablo. Si tous les deux ont des inspirations complètement différentes, ces deux disques se croisent par l’euphorie sensationnelle qu’ils dégagent. Les deux albums explorent nombre de couleurs musicales, exploitent moult émotions. Ainsi, Father Stretch My Hands Pt.1 et Pt.2, par la bipolarité qu’ils forment à eux deux, peuvent être affiliés aux morceaux STARGAZING, SICKO MODE ou dans une moindre mesure NO BYSTANDERS. Les deux rappeurs partagent leur goût pour le spectaculaire, notamment par les changements de productions, ainsi que leur obstination à faire s’entrechoquer des notions opposées. Travis Scott utilisait déjà ce procédé sur Rodeo, notamment sur PornographyOh My Dis Side et 90210, cette fois pour créer des progressions plus que des antinomies. En ce sens, ASTROWORLD se place plus comme une suite de Rodeo que de Birds in the Trap Sing McKnight. De manière générale ASTROWORLD et The Life Of Pablo sont de véritables feux d’artifice, déroutants et imprévisibles, où chaque détour est l’occasion de plonger l’auditoire dans un univers différent

Toutefois, la filiation ne s’arrête pas là. Elle devient plus flagrante encore lorsque Kid Cudi fredonne les premières notes de STOP TRYING TO BE GOD. Le morceau, dans sa structure, évoque au hasard Ultralight Beam. Au-delà du thème de la religion, les deux morceaux voient se succéder couplets et refrains avant de s’effacer au profit d’un pont et d’une outro qui confèrent une grandeur supplémentaire au morceau. STOP TRYING TO BE GOD devient mémorable lorsque l’autotune de James Blake se mêle à la mélodie d’harmonica poignante de Stevie Wonder ; Ultralight Beam entre dans une autre dimension lorsque Kirk Franklin clame avec ardeur son prêche avant que le chœur d’église le conclue d’un unisson céleste. Par le passé, Kanye avait déjà gratifié le public de ce type de morceaux : on se souvient de Runaway et son pont de quatre minutes où le rappeur bourdonne d’inintelligibles paroles sous vocoder, ou encore Hold My Liquor, morceau lancinant où le trio qu’il forme avec Chief Keef et Justin Vernon s’efface au profit d’une mélodie de guitare bouleversante jouée par Mike Dean.

Pas sûr, néanmoins, que ces éléments aient suffi à faire d’ASTROWORLD le classique que le public rap attend de Travis Scott. En effet, le disque pèche encore, comme ses deux précédents albums, par des morceaux plus communs qui ternissent légèrement ses éclairs de génie et rendent ses albums inégaux. Plus que jamais, La Flame est un artistes à fulgurance et, peut-être par excès de générosité, il a composé son troisième album de dix-sept morceaux dont certains dispensables, notamment HOUSTONFORNICATION ou WHO? WHAT?, qui, peu pertinents, éloignent l’auditeur de l’objectif premier de Travis Scott : faire revivre Astroworld.

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