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Auto-Tune et le rap, itinéraire d’une révolution culturelle

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Quinze ans après les premiers succès de T-Pain, le logiciel développé par Antares Audio Technologies continue de s’attirer les foudres de la critique alors même que Deux Frères de PNL s’impose semaine après semaine comme l’un des albums phares de ce début d’année à la fois sur le plan commercial et sur le plan artistique. La dichotomie entre sens et sentiments fait plus que jamais figure de pierre d’achoppement dans les débats alors qu’un nombre croissant de têtes d’affiches du rap français se définissent au travers de mélodies inspirées par l’utilisation d’Auto-Tune : Jul, Booba, PNL, Ninho pour une partie de sa production musicale, mais aussi des nouveaux venus comme Kekra. Au-delà d’Auto-Tune, la tendance des outils de déformation vocale semble s’être répandue comme une traînée de poudre dans l’hexagone, comme pour restituer à l’orifice buccal dans ses fonctions de premier instrument de musique de l’histoire de l’humanité.

➡️ Faire retrouver sa fonction première à la voix, Auto-Tune et l’évolution du rap

Des claquements de mains et du chant, c’est au travers de ces instruments intemporels que la création musicale a pris vie pour la première fois. Après des millénaires d’évolution, les rythmes et les mélodies sont toujours les deux éléments fondamentaux d’un morceau, peu importe le genre. La voix s’impose de loin comme l’outil le plus complexe de ce duo fondateur, non-seulement du fait de l’infinité de possibilités et de variations qu’elle offre, mais aussi parce qu’elle répond à deux fonctions : produire du son, c’est-à-dire des mélodies, et produire du sens au travers du langage. Si le rap à ses débuts n’était pas si éloigné de genres purement musicaux comme le disco, il n’a pas tardé à accorder une importance primordiale à l’écriture et donc au sens. Encore aujourd’hui, la voix du rappeur est perçue comme un vecteur de pensées plus que comme un vecteur de sentiments. La popularité croissante d’Auto-Tune dans le rap, portée par des artistes comme T-Pain et Lil Wayne au milieu des années 2000, a permis aux artistes urbains de se libérer de cette contrainte. La voix reprend en partie sa fonction première d’instrument de musique. Des artistes contemporains comme Travis Scott aux Etats-Unis et Hamza en Belgique délaissent parfois complètement l’aspect textuel pour ne mettre exclusivement en avant la musique des mots… Un peu comme si le rap avait enfin trouvé l’abstraction à la manière de la peinture du début du XXème siècle avec Mondrian et Kandinsky.

Auto-Tune a donc ouvert aux rappeurs les portes du chant, jusqu’alors largement resté chasse gardée de chanteuses de R&B. C’est justement cette longue période de quasi-absence du chant assumé dans le rap qui lui a collé à la peau une ADN anti-musicale, qui encore aujourd’hui fait dresser les poils des gardiens du temple qui entendent le dernier single à la mode. Le logiciel a déclenché l’une des évolutions les plus radicales de l’histoire du genre alors même que le talkbox entre autres appareils de transformation vocale était déjà répandu à sa naissance. Pour un nombre conséquents d’auditeurs, le gommage progressif de la frontière entre chant et rap est vécu à tort comme une véritable hérésie, d’autant que ce phénomène coïnciderait avec un appauvrissement général des textes. Bien au contraire, il a raccourci les textes, densifié le sens des mots et amplifié l’émotion dans l’interprétation des artistes. Là où il fallait neuf minutes à Shurik’n et Akhenaton pour transmettre le spleen de vivre une vie sans issues dans Demain c’est loin, il suffit d’un simple « j’suis dans ma bulle » autotuné à PNL pour faire ressentir cette même sensation à l’auditeur au plus profond de ses entrailles. Pas d’amélioration mais une évolution, car il serait bien monotone de suivre avec assiduité un genre incapable de se réinventer… Auto-Tune n’a pas permis au rap de renouer avec les émotions, mais de les exprimer d’une manière différente, plus directe et multidimensionnelle.

➡️ Sortir des cases par le chant, de l’expression augmentée aux « computed emotions » ?

Quand chant rime avec émotions, on pense bien souvent à des émotions négatives, une gamme complexe allant du spleen de Triple Go à la tristesse assumée de certains singles de Jul. Depuis que T-Pain a bouleversé l’industrie musicale avec sa profusion d’effets vocaux, le rap chante sa tristesse « sous Melodyne ». Pendant longtemps, cette capacité à exprimer des sentiments négatifs était largement compartimentée dans un rap où la dépression et les questionnements n’étaient qu’à moitié acceptés. Dans l’imaginaire collectif, ces émotions comme le chant qui en est porteur étaient et sont encore partiellement catégorisés comme caractéristiques de la gent féminine. Plutôt que d’employer pleinement la fonction exutoire de la musique, beaucoup de rappeurs ont ainsi fait appel à des femmes pour dire ce qu’ils n’osaient pas dire et chanter quand ils n’osaient pas le faire. Auto-Tune a largement contribué à faire sauter ce verrou psychologique, et l’on retrouve sans surprise Booba cartonner avec un single écrit pour Alizée dix ans auparavant et Jay-Z poser ses états d’âme et ses regrets sur une instrumentale. Lié par essence à une pluralité de genres musicaux et donc d’influences, ne serait-ce que par l’exercice du sampling, le rap a toujours entretenu de nombreux ponts avec ces derniers. Là encore, Auto-Tune a été un facteur de multiplication de ces ponts et a surtout abouti dans bon nombre de cas à des mélanges plus homogènes, en particulier comme on s’en doute dans le cas de genres chantés.

Voir Kanye West collaborer avec le groupe de folk Bon Iver ou Travis Scott rencontrer un artiste aussi versatile que James Blake prouve que le rap n’a plus peur de s’affranchir de ses barrières. Pour ce qui est de la francophonie, Hamza a récemment montré que les ponts entre rap et pop peuvent fonctionner à merveille, au point de d’autoproclamer « new Michael Jackson » dans Destiny’s Child puis au cours d’une immersion Mouv’. Plus qu’un simple plugin, Auto-Tune est aussi et surtout devenu un procédé stylistique permettant aux rappeurs de transformer leurs voix pour leur donner un aspect au choix granuleux, mielleux, inhumain ou même surhumain. L’autotune permet aux artistes de repousser leurs limites vocales, et dans ce sens devient presque une extension de leur corps. Auto-Tune permet à l’artiste de devenir un cyborg, de dépasser sa simple condition humaine à tel point qu’il est parfois impossible de reconnaître la voix de certains d’entre eux tant nous ne la connaissons qu’au travers de leur mouture numériquement augmentée. Depuis le jour où Cher a imaginé une vie après l’amour, le logiciel a bien grandi et le rap en a proprement transformé l’utilisation à tous points de vue. Jay-Z qui en proclamait la mort en 2009 a fini par en accepter l’importance pour finalement laisser Auto-Tune transcender la voix de sa femme l’année dernière. Il est grand temps que ses derniers détracteurs acceptent le début d’une nouvelle ère, celle des « computed emotions ».

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