Lucci, le triste reflet du portrait de l’homme

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C’est l’histoire d’un jeune du nord-est de la capitale, coincé comme toute sa génération dans un idéalisme pessimiste. Entre le rêve de partir loin de tout et le désir de s’accrocher au tout qui compose son quotidien, ses potes, ses proches, sa famille, ceux qui l’ont aidé, Lucci (anciennement Lu’Cid) dresse le quotidien amer d’un adolescent transitant vers l’âge adulte, un adolescent mélancolique d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, ou l’on trouvait toujours un moment pour rêver, un court instant pour se poser et réfléchir, un adolescent conscient de la corruption profonde que produit l’argent sur l’humain, forcé néanmoins de s’en mettre plein les poches pour sauver son entourage.

Ma haine c’est la poudre, la balle dans l’cerveau, le flingue dans la bouche : le micro pour tirer

➡️ Le portrait d’une ville clivée entre opprimés et privilégiés

Sa musique se dessine sous le portrait abstrait d’une jeunesse en péril, qui construit sa route dans un brouillard identitaire, les phares éteints. Dans ce monde troublé, où se mélangent des générations dans l’incapacité de communiquer, les désirs de la communauté n’existent plus, ne subsistent que les envies des particuliers. Lucci évolue au sein d’un environnement dystopique dans lequel la mégapole serait divisée en deux villes distinctes où vivent deux classes d’individus : les familles intellectuelles dirigeantes et les travailleurs, opprimés par les premiers. En haut les riches, en bas les pauvres. Privilégiés contre démunis.

Roxane Peyronnenc

Dans cette dystopie teintée d’amère réalité, les élites fonctionnent simplement, ils ont leur propre langage, qu’eux seuls peuvent comprendre. Si l’un « d’en bas » le décode, il devient alors dangereux pour la stabilité des hauteurs et on l’écarte du reste de la fourmilière. Après tout, ce serait dommage qu’il contamine la nourriture qui remplit le ventre bien gras de la reine. Derrière les barreaux ou les fenêtres, coincé entre quatre murs ou quatre tours, on crée son propre monde au sein de son environnement, on calque de l’individuel sur du collectif, persuadé d’être le seul à voir la société telle qu’elle est vraiment, par essence et non par apparence. Ce ‘self-made-world’ est construit à partir de rien, ex-nihilo selon le terme latin, ‘from-scratch’ pour rester dans l’esprit Hip-Hop.

Pas l’temps, vite j’veux porter d’l’or, j’suis l’triste reflet du portrait d’l’homme

Lucci est de ceux qui ont décodé cette grande machine aux fondations illusoires. Mis de côté par les institutions, il voit la débrouillardise prendre le pas sur la raison, sur « ce que l’on devrait faire » et devenir son moteur de volonté, une sorte d’auto-déterminisme où règne un fatalisme latent traduit sous le ton d’un cynisme devenu presque biologique. Cette thématique est le pilier central de sa musique, pour rentrer dans son monde, il faut écarter ce que l’on pense savoir et ce que l’on sait déjà. Après tout et pour reprendre les mots bien connus de Mac Tyer, il n’est qu’un « produit de son environnement. »

Roxane Peyronnenc

➡️ Ex-Nihilo, le projet de la démarcation et voyage dans l’univers de Lucci

Sorti en novembre 2016, Ex-Nihilo occupe une place importante dans la carrière de son jeune auteur. Au-delà d’être son premier projet en solo, il s’inscrit aussi dans une volonté de sortir du carcan de « membre de groupe. » En collectif, rares sont les occasions de montrer l’étendue de ses capacités, encore plus quand on évolue avec une dizaine de collègues, cohérence musicale oblige. Il faut se plier à une certaine forme de logique pour ne pas perdre tout à la fois la qualité du produit et l’attention de l’auditeur. Jouer en solo, et ce même si l’on reste à l’écoute des membres avec lesquels on a l’habitude de rapper, offre l’occasion rêvée de jongler avec ses différentes inspirations pour atteindre les aspirations souhaitées et les objectifs que l’on s’est préalablement fixés.

Les fleurs du mal poussent en ville / Aucun n’est serein, hantés par la peur de canner sans rien

Entièrement produite et mixée par le talentueux Sheldon, véritable chef d’orchestre de la 75eme session, à la fois rappeur, producteur et ingénieur du son, la douzaine de morceaux qui composent Ex-Nihilo est survolée par son ombre, celle qui permet de construire une architecture sonore minutieusement travaillée, révélant ainsi une alchimie surprenante dès lors qu’elle se mêle aux thématiques empruntées par Lucci tout au long du projet. Le terme d’architecture revêt ici d’un intérêt tout particulier : Lucien, prisonnier de sa condition par l’environnement dans lequel il a grandi offre à l’auditeur au travers de sa musique une simulation vraisemblable de son quotidien d’enfermement. Il nous passe les menottes à son tour, lui qui a les poignets déjà bien saignés, et nous amène dans son univers, entre allés crades, escaliers exigus et routine fracassante.

On est sommés de s’asseoir sur le même banc, traîner le pas sur les mêmes pavés, frotter nos vestes sur les mêmes murs et grandir avec les mêmes individus qui l’entourent. Quand le soleil s’éteint doucement, il nous emporte avec lui contempler le ciel prendre sa froide couleur bleutée. L’endroit lui sert d’illustration pour son œuvre, la paysage y est comme momifié. Les murs reflètent le malheur et l’ennui qu’on reconnaît a la couleur grise, le portillon est ouvert mais personne n’est dehors, le ciel ne sert que de trame de fond, de contraste, seule fenêtre où s’en vont les rêves. Lucci lui, se tient là à l’intérieur, debout, les mains liées, la tête baissée. Finalement, et ce malgré tous les appels d’espérance qu’on envoie là-haut, on est comme condamné à garder les pieds sur Terre, enraciné dans sa réalité, toujours rêveur de prendre sa vie en main, à jamais esclave de sa condition.

Ambitions XXL, futur signataire, j’ai pas l’temps d’freiner, j’dois piller la banque / Sombres sont mes idées, grandes sont mes ambitions / Mes oncles sont décidés, en mission, vos tombes sont dessinées

➡️ Un jeune adulte ambitieux motivé par le sauvetage de ses proches

Il s’agit aussi de ça. Quand on écoute Lucci rapper sa vie et son quotidien, on entend la voix d’un jeune adulte ambitieux, qui n’a comme seul moteur de dépassement que le désir suprême de plier bagages et s’envoler au loin, là où le vent l’emportera. Sauf qu’il ne s’agit pas de partir seul, à quoi bon récolter les fruits de sa débrouillardise si c’est pour ne pas nourrir tout son entourage, celles et ceux qui ont toujours été là depuis le premier jour. Il l’explique de manière redondante tout au long d’Ex-Nihilo, s’il doit bâtir son avenir de ses propres mains et cela à partir de rien, c’est dans l’unique finalité de sauver ses proches d’un trop-plein, d’éviter la noyade, car à force de chercher l’argent là où il se cache, de tourner autour inlassablement sans jamais l’atteindre, on finit presque toujours par être emporté par le courant.

Ça, Lucci le sait, très bien même. Il se pose beaucoup de questions, interroge sa conscience sur ses choix, ses actes, ses désirs, sur ce qui l’a amené à être déçu, sur l’utilité de sa présence, sa raison de vivre. Pour pallier à ce bouillonnement interne, le coma artificiel est de mise. Drogues, médicaments, alcool, tout est bon pour endormir sa conscience quelques temps et profiter un instant seulement du bonheur dans lequel vivent les gens simples ; ceux qui, comme des chevaux avec des œillères, sont condamnés à regarder droit devant eux, toujours curieux de savoir ce qu’il se passe chez les autres sans jamais pouvoir tourner les yeux.

“Mais j’me sens vivre quand je m’enivre, me rends ivre, y’a que là que j’me sens libre”

Lucie a surement l’impression d’être le seul à percevoir les défauts de l’homme. Une conclusion plus-que-pessimiste, un temps de conjugaison oublié, où le futur des hommes ne se conjugue qu’à la première personne. Il a appris tout jeune à se débrouiller seul car “ici-bas le souffle du diable nous a tous eu” tout en sachant que seul, personne ne s’en sort vraiment heureux. La routine l’emprisonne, et lui donne l’illusion d’avoir tout vécu la vingtaine passée ; une routine sublimée par la consommation d’opiacés, de stupéfiants et de drogues plus largement, les seules choses qui calment un tant soit peu les questions existentielles qui pullulent dans son crâne.

Finalement, en écoutant Ex-Nihilo on a l’impression d’entendre un schizophrène qui souhaite faire taire la voix dans sa tête, cette voix qui lui ordonne de sauver ses proches en empilant les pièces de monnaie, tandis que la voix principale, elle, préfère endormir sa conscience, car au final “Iblis a tout brûlé et l’homme est de mèche.” Le constat est alarmant, si l’on pensait, les yeux rivés au ciel, pouvoir dépasser sa condition, Ex-Nihilo est là pour nous rappeler que nos pieds resteront collés au bitume froid. Personne n’y échappe et Lucci l’a compris vite, deux solutions s’offrent à l’adolescent qui transite vers l’âge adulte ; mettre des œillères et vivre simplement, ou marcher les yeux grands ouverts, dans un monde démaquillé de ses faux-semblants où seul le cynisme nous fait survivre.

Quand on pose ses écouteurs, qu’on arrête la lecture et qu’on s’apprête à dormir, on se rend compte que tout était beaucoup moins complexe lorsque l’on était enfant. Les questions fusent, les constats tombent et finalement, Jacques Brel avait sans doute raison quand il disait qu’il fallait bien du talent pour être vieux sans être adultes.

On s’délectait d’rien, on s’disait : “La vie sera belle” / Mais on pensait pas qu’en grandissant vite / Où la misère s’dandine en ville / On comprendrait qu’les Hommes c’est des chiens, qu’chacun a pris sa pelle

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