Les Alchimistes, ce duo belge prêt à sortir de l’ombre

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Il y a de cela une petite année, on avait constitué un dossier non-exhaustif sur le rap belge. Aujourd’hui, il se trouve qu’il a littéralement envahi les bibliothèques musicales d’un large panel d’auditeurs. Coïncidence ou non, il est encore trop tôt pour le dire (c’est une coïncidence) mais ne soyons pas démoralisés pour autant. La Belgique est à la France ce que Toronto est aux Etats-Unis : une terre fertile de rappeurs surdoués et inspirants. 2017 a été une année décisive pour son institutionnalisation dans le rap français, pour preuve, Damso vit son heure de gloire, Hamza s’inscrit dans la musique du future, Caballero et Jean Jass offrent un duo plus fou que Jim et Jeff, Isha crée sa propre réalité et finalement, Shay s’en sort pas si mal que ça.

Bruxelles, le prochain Toronto?

➡️ Le Silence des Agneaux musical, un duo resté dans les loges du rap francophone

Dans toute cette vague de succès, plus d’estime que commercial, deux loustics sont pourtant restés dans l’ombre de l’exposition violente de leur pairs, coincés dans les loges du rap francophone. Préférant encore caresser le velours rassurant du grand rideau que d’arpenter le parquet glissant de la scène, les deux bonhommes composent le duo oréolesque des Alchimistes. Présent sur la mixtape OKLM avec le morceau Poutinos, ils s’inscrivent dès lors dans une imagerie violente teintée d’un retour à l’état bestial. Les cris de Ruskov s’accordant avec la voix rauque aux allures grésillantes de Rizno, le tout monté sur une production effroyable de puissance, participent au phénomène d’addiction présent dans leur musique et dont ils parlent avec banalité. Après tout, ils sont “tombés dedans” très tôt.

Leur musique s’apparenterait presque à une sorte de Silence des Agneaux musical : une histoire racontée sous une trame angoissante, froide, teintée de réel, où les mots et les images embrassent les côtés les plus sombres de l’espèce humaine. Le parallèle tombe bien, leur premier projet s’appelle Cannibales, Ruskov et Rizno (ndlr les deux membres du groupe) y sont représentés en double-face, portant fièrement le masque d’Hannibal Lecter.

➡️ Cannibales, un EP qui sert de carte de visite au duo en construction

Disponible sur la plateforme Haute-Culture le 1er juillet 2016, à l’époque où la direction éditoriale n’avait pas encore connu sa transition vers un mauvais magazine people, les Alchimistes se présentent au public au travers d’un court EP de cinq titres. Bonne idée, ils montrent ce qu’ils sont, se découvrent, captivent l’audience et arpentent déjà sobrement des chemins musicaux dangereux. Le public voit se profiler à l’horizon un grain certain de talent, et de la même manière que le duo ouvrent Cannibales au travers d’un hook lancinant sur la dope, il ne demande qu’à en tomber accro.

L’été 2016 se profile donc sous le prisme de l’horreur mais également d’une attente plus ou moins grande de la part d’un public qu’il faut apprendre à fidéliser, et rapidement. C’est dans cette optique que les Alchimistes préparent l’arrivée de leur prochain projet avec la série de quatre freestyles #DansLaLoge. Le premier extrait est bien choisi et il s’appelle Scott Summers, la référence à Cyclope des X-men est toute trouvée : “regard rouge comme Scott.” L’addiction, la drogue, l’alcool, les femmes, les thèmes sont récurrents et la collaboration avec Alkpote tombe sous le sens. La ressemblance artistique avec Cannibales est logique, le style musical s’affine néanmoins, que ce soit au travers de la production de SBOY et Bobby San (TheHashClique) ou bien de l’expérience gagnée précédemment. On notera le chapeau de paille de l’Empereur de la Crasserie, Luffy serait fier.

➡️ Dans le bain, un clip teinté d’horrocore qui présage une nouvelle mixtape

S’ensuit le volume 2, Dans le bain. Cette fois-ci les Alchimistes restent entre-eux, SBOY s’occupe toujours de la production. Ruskov fait sans doute une de ses meilleures entrées sur un morceau et s’approprie les sonorités au travers d’un couplet teinté d’horror-core, une palette bien trop peu utilisée de nos jours. Rizno hypnotise toujours autant l’oreille, sa voix, pourtant criarde, offre un sentiment de mélancolie violente. L’alchimie fonctionne et nous laisse présager la naissance d’un morceau-emblème de la couleur “Alchimistes”, nous ne sommes encore qu’en octobre.

L’année 2017 est étrange, beaucoup de succès retentissent, Ruskov et Rizno, eux, se font rares. #DansLaLoge volume 4 surgit soudainement sur les plateformes le 6 Avril ; le morceau se nomme Le Temps et marque une transition nette dans la musicalité du duo, Rizno embrasse l’auto-tune au travers d’un traitement maîtrisé et montre une évolution soudaine. Quant à Ruskov, il reste fidèle à lui-même et offre une plus-value de choix. L’extrait est court mais profite de son efficacité, l’attente d’une mixtape prochaine est relancée.

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➡️ La très attendue sortie de #DansTaLoge, un projet maîtrisé du début à la fin

#DansLaLoge arrive finalement dans les oreilles de son public le 2 Juin 2017, huit mois après avoir donné le premier extrait. Les Alchimistes sont entourés de beaucoup de monde, et pas des moindres : Alkpote, Laylow, Jok’air, Biffty, Jorrdee et Retro X. Alors qu’elle aurait pu être le premier signe d’un succès prochain, l’exposition du projet est biaisée par un problème technique qui empêche sa diffusion sur les plateformes légales de streaming. Pour contrer à cette mauvaise fortune, le duo est contraint de sortir les morceaux gratuitement sur YouTube.

Forcément, la réponse du public n’est pas aussi immédiate qu’on l’aurait souhaité. Comme pour couronner le tout, Retro X n’est pas présent sur la cover dudit projet (voir ci-dessus) et ils sont obligés d’en sortir une nouvelle. Au final, et malgré toute la difficulté qui entoure la publication officielle de la mixtape, celle-ci a le luxe d’être maîtrisée du début à la fin. La transition que dévoilait sensiblement le morceau Le Temps rayonne sur les neufs autres titres, l’évolution est telle que l’on va de surprises en surprises au fil que Ruskov et Rizno se partagent le microphone. Les collaborations sont elles-aussi réussies, Laylow et Jok’air fascinent sur T’en veux encore, Biffty régale sur Obélix, Retro X, pourtant peu habitué aux featurings, offre une performance à retenir sur Le Temps Zéro.

➡️ Un statut mérité de new-comers et la promesse d’un nouveau projet

Le duo de beatmakers qui composent TheHashClique excelle également sur les productions. Les morceaux s’enchaînent, se ressemblent, s’assemblent, bref, la recette fonctionne et la peur de la répétition ennuyante que pouvait avoir le public à l’écoute de Cannibales se perd ici au profit d’une addiction toujours plus grande au fil des ré-écoutes. On retiendra surtout la collaboration avec Jok’Air et Laylow où l’alchimie entre les quatre rappeurs fait sérieusement peur à voir -l’émotion ressentie est parfaitement retranscrite dans la section commentaire : “Le couplet de Ruskov me donne envie de violer qlq mais celui de jok’air de dormir dans des draps bien doux.

Malgré le succès plus ou moins obstrué par les problèmes techniques cités plus haut, #DansLaLoge est réussi, et que ce soit en solo ou accompagnés, Les Alchimistes prouvent une fois de plus qu’ils méritent leur statut de new-comers. Quid de la suite ? Leur prochaine mixtape est encore trop peu connue/annoncée pour en parler avec intérêt. Néanmoins, ils devraient réserver à son public une multitude de surprises, en passant premièrement par la nouvelle transition musicale que Ruskov et Rizno prennent plaisir à divulguer sur le premier extrait d’Antisocial : M’aider.

“Aujourd’hui j’me suis fais seul
Pas d’amis, antisocial
Pas d’attaches jusqu’au linceul
Car ici-bas tout est dissociable”

➡️ M’Aider, le plus beau clip de la carrière des Alchimistes!

Produit par Habib, qui a entre autres travaillé avec Tortoz sur Deluxe, la production n’est pas violente, elle est simplement froide, mélancolique, triste. Un calme traitement auto-tuné remplace les cris habituels de Ruskov, l’addiction à leur quotidien nauséabond habituellement rendue banale et posée comme une force disparaît ici au profit d’une sobre introspection de la part du duo. Les couplets s’enchaînent et on y découvre un Rizno en proie à une crise existentielle, un “trop-plein” qui le pousse à appeler à l’aide, tandis qu’un certain cynisme se dégage des mots de son partenaire.

Esseulés très (trop) jeune, les Alchimistes sont “tombés dedans“, et tandis que le premier cherche un semblant de solution chez autrui, le second s’en remet à lui-même et à lui seul ; les deux ont trouvé leur réconfort dans ce qui les personnifie sans doute le mieux : l’addiction. Le constat est clair, “quelle triste vie, pourtant je suis quand même partout où m’emmène cette triste vie“, les mots de Ruskov résonnent avec le visuel hypnotisant du morceau. Freaknik s’occupe de la réalisation, et on peut assurément dire que c’est le plus beau clip des Alchimistes. Les images explorent le ‘cynisme mélancolique’ déployé par le duo de rappeurs et le tout offre un ensemble aux allures de premier extrait d’album.

M’aider s’ouvre sur une prose de Ruskov dans le langage de son pays d’origine, la Russie, et donne un aperçu global des prochaines couleurs musicales et thématiques qu’Antisocial nous réserve. Nul doute que Bruxelles n’a pas fini de s’installer comme une scène indispensable du rap européen.

 

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