Entretien avec Yann Dakta & Rednose, orfèvres de l’instant

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Depuis quelques années, Yann Dakta & Rednose font de plus en plus parler d’eux dans le rap français grâce à leur science de la production. Leur fait d’arme le plus connu dans le domaine reste la composition de Jusqu’au dernier gramme de PNL, l’un des sons les plus marquants de la carrière du duo des Tarterêts. En parallèle, les deux compositeurs ont également endossé des casquettes de réalisateurs sur les trois derniers projets de Sadek, une manière de montrer leur polyvalence pour s’adapter à de nombreuses exigences artistiques. Toutefois, les deux associés originaires du 94 ne sont pas des néophytes dans l’industrie musicale. Au début des années 2010, Yann Dakta & Rednose évoluaient au plus près de la sphère dancehall et démontraient déjà leur capacité à produire des hits aux côtés, notamment, de Colonel Reyel. En parallèle, le duo a décidé d’investir dans un studio d’enregistrement qui s’avère être une véritable valeur ajoutée à leur production artistique.

Un mois plus tard, le bilan de « Johnny de Janeiro » de Sadek

Revrse : Avant toute chose, j’aurais aimé savoir comment vous définissez vôtre rôle dans le processus artistique ?

Yann Dakta : De base, je suis ingénieur du son et je ne souhaitais pas forcément être beatmaker au moment où je me suis lancé dans la musique, j’étais davantage dans l’optique de vouloir toucher à tout.

Rednose : Je pense que mon rôle et mes envies artistiques dépendent aussi de l’artiste qui sera en face de nous. Lorsque tu as fait la production, tu sens ce qui va dessus, et j’estime que mon rôle est d’aiguiller un artiste à aller dessus. Cela peut notamment passer par de la proposition de toplines car tu es à la base du son donc tu sais comment faire rentrer la mélodie dans la tête ou mettre en avant certains instruments en fonction de la voix, c’est un tout.

Revrse : Plus jeunes, afin d’apprendre les rudiments de la musique, est-ce que vous êtes notamment passés par la case solfège ?

Yann Dakta : Je me suis lancé dans le bain sans formation, pour comprendre comment ce milieu fonctionnait. Par la suite, j’en suis venu à faire une école d’ingénieur du son mais j’avais déjà fait des studios avant de suivre ce cursus. Durant cette période, j’ai eu la chance d’avoir des cours de solfège et ça m’a bien aidé.

Rednose : De mon côté, c’est Yann et les tutos. C’est limite indispensable le solfège et à mon âge, j’en viens à me demander si je ne devrais pas reprendre des cours parce qu’il y a tellement de choses à savoir là-dedans, on n’en sait jamais assez.

Revrse : Chronologiquement, vous vous rappelez du premier artiste avec lequel vous avez travaillé ?

Yann Dakta : C’était nous-mêmes ! On rappait, on avait 14 ans, on voulait nos propres prods parce que c’était saoulant de devoir utiliser des faces B. Juste après, j’ai lâché le rap en constatant que je préférais me consacrer pleinement à la production, qui me fascinait davantage finalement. Rapidement, je me suis orienté vers d’autres horizons musicaux, en me dirigeant vers le dancehall. J’ai fait un son qui a pété, c’était pas vraiment prévu et j’ai ensuite enchaîné avec dix années de dancehall.

Rednose : A la base, je n’étais absolument pas dans la musique, je rappais une fois tous les ans. En un an, je pouvais sortir trois morceaux… J’étais véritablement un intermittent du rap, puis je faisais d’autres choses à côté. A la fin, j’en suis venu à la musique parce que vivre pour faire quelque chose qui te saoûle, c’est relou. T’as qu’une vie, donc si t’en viens à avoir un taff qui ne te plaît pas, cela n’a aucun intérêt. Je préfère ne pas être millionnaire mais me lever tous les matins afin de faire quelque chose que j’aime.

Revrse : La structure Abis Musique a été un moyen de gagner une forme d’indépendance dès vos premiers pas ?

Rednose : Quand on avait commencé, on avait directement ouvert un studio d’enregistrement. Il fallait se nourrir, on n’avait pas le choix. Notre credo a toujours été d’être accessible à tout le monde, que ce soit un rappeur confirmé ou un débutant, il sera traité de la même manière. Yann Dakta plaçait plus que moi, donc on avait rapidement compris que cette structure serait nécessaire, tant sur le niveau comptable que dans nos propres vies, afin qu’on s’y retrouve financièrement.

Yann Dakta : A la base, quand on avait commencé le son, on n’avait pas spécialement beaucoup d’argent. Si on avait eu la possibilité d’avoir ce genre de studio pour enregistrer, on aurait adoré. A notre époque, il fallait monter sur Paris, payer ton 35/40eu de l’heure, et fin de l’histoire. Et encore 35/40… Parfois c’était beaucoup plus. Au tout départ, on était obligés de faire notre propre musique, avec nos propres moyens, donc on a commencé chez moi, dans ma chambre. C’était un home-studio, et on réussissait parfois à rivaliser avec les studios de maisons de disques. Par exemple, le morceau Celui de Colonel Reyel avait été enregistré dans ma chambre, et il a été numéro un des charts en France, en détrônant Johnny entre autres.

Revrse : A l’époque Colonel Reyel était vraiment allé loin, allant jusqu’à obtenir un double disque de platine, est-ce que vous avez digéré et réutilisé cette expérience dans le rap ?

Yann Dakta : Cela m’a énormément servi dans la musicalité. Quand les rappeurs se sont mis à chanter, j’étais déjà habitué car dans la dancehall tout le monde chantait déjà. J’étais parfaitement à l’aise dans le rap.

Revrse : Finalement, Colonel Reyel et cette vibe dancehall peuvent être considérés comme des précurseurs si on regarde les tendances qui sont arrivées dans le rap français par la suite, notamment lorsqu’il y a eu la grande mode de l’afro-trap, toutes proportions gardées…

Yann Dakta : Bien sûr c’est l’esprit black music, avec ce côté un peu chanté.

Rednose : Si tu remarques bien sur la plupart des gros singles actuels, tous ont une rythmique dancehall, mais je tiens bien à insister sur la rythmique et pas forcément la couleur musicale dans son ensemble.

Yann Dakta : Jul aussi est passé par là.

Rednose : Un véritable rouleau compresseur, il est venu, il est arrivé, il a tout plié.

Revrse : Par rapport à l’ensemble des artistes avec lesquels vous avez collaboré, comment se sont-effectuées les connexions ?

Yann Dakta : Contact par untel, rencontres, ça peut se passer de beaucoup de façons différentes.

Rednose : Par exemple, Sadek, je l’ai rencontré chez un coiffeur. On a parlé de ce qu’on faisait respectivement, il est venu au studio, rendez-vous, et depuis on a fait trois albums. Parfois, c’est le destin, il y a également des personnes qu’on côtoyait lorsqu’elles étaient inconnues, et une fois qu’elles ont pété, on se recroise ou on se renvoie un message. Aucune rencontre n’est semblable dans ce milieu.

Yann Dakta : Ca dépend de plein de choses, notamment des directeurs artistiques. Certains s’en foutent complètement que tu sois signé en maison de disques. Les maisons de disques, elles ont davantage intérêt à collaborer avec les compositeurs signés chez eux, mais comme toutes écuries, elles vont avoir besoin de trouver des sonorités qu’elles n’ont pas forcément à leur disposition à un moment donné.

Revrse : Immédiatement quand tu me parles de couleur musicale sortant des sentiers battus, je pense à Johnny de Janeiro, le dernier projet en date de Sadek, sur lequel vous avez travaillé…

Rednose : Dis-toi que quand il a sorti La Vache, en août 2017, on avait déjà bouclé deux morceaux ! Il revenait du Brésil, il était chaud.

Yann Dakta : J’en avais déjà fait à l’époque aussi, donc le style ne m’était pas étranger.

Rednose : C’était une sonorité qui lui parlait depuis et c’est venu naturellement. Sur Johnny de Janeiro, Sadek souhaitait se taper un véritable délire et étant donné qu’on aime bien suivre les délires, on y est allés avec lui à fond.

Revrse : Vous avez occupé un rôle de réalisateurs sur ce projet ?

Yann Dakta : Avec lui, oui, mais on était plus dans un rapport où on échangeait nos idées, pour ensuite les affiner et l’emmener dans la direction où il souhaitait aller.

Rednose : C’est le troisième projet sur lequel on a accompagné Sadek. On a appliqué le même système sur le Da Uzi, mais c’est rare de travailler sur l’intégralité d’un projet… C’est plus du titre par titre, dès qu’on place sur un projet. En ce moment, nous sommes sur le Azuul Smith, et que ce soit nos productions ou non, nous les traiterons de la même façon. Au final, on privilégie le résultat final de l’album avant tout parce que t’auras beau avoir placé 12 prods, si l’album floppe, tu coules avec.

Yann Dakta : On arrive pas à travailler à moitié aussi, on reste des passionnés avant tout, donc si le projet nous parle, on y va, sinon on le ferait pas.

Revrse : Par exemple, Da Uzi, quand vous avez travaillé avec lui, il avait des exigences particulières envers vous ?

Rednose : Da Uzi est d’une simplicité à toute épreuve, c’est fou.

Yann Dakta : Avec Da, faut réussir à accrocher l’instant surtout, il sera capable de te donner une putain de vibe pour autant, il arrivera peut-être pas à la refaire une seconde fois. C’est un véritable rappeur d’instinct, si t’as mal réglé la prise ou que c’est saturé, t’es niqué.

Rednose : La prod du morceau Hier, sur son projet… Il nous a demandé dans quel état d’esprit artistique on était, je lui ai dit qu’on volait en ce moment. Lui me répond qu’il est dans ce délire aussi. On lui fait écouter la prod sans grande conviction, on était persuadés qu’il ne kickerait pas là-dessus. Au final Da a kiffé, il est direct allé en cabine, il était trop chaud. La première fois où j’entends le refrain, je ne le comprends pas, tu te dis c’est bizarre. Désormais avec le recul, je trouve que le titre est monstrueux, il est loin dans sa tête.

Yann Dakta : C’est comme pour le reste, chacun a sa technique, son délire, sa façon de travailler… Pareil avec DTF et PNL, par exemple. A chaque fois qu’on bosse avec des nouveaux artistes, il y a toujours des choses semblables, mais chaque artiste a son délire, par exemple avec très peu de lumière dans la pièce voire une ambiance totalement colorée, c’est le mood artistique.

Revrse : Vous énumérez vos projets depuis le début de l’entretien mais actuellement, sur quoi travaillez-vous ?

Rednose : On est sur le prochain projet d’Azul Smith, nous sommes aussi sur DTF, on ne va pas tarder à redémarrer avec Sadek et on a fait tout ce qu’on avait à faire avec Dabs, c’est-à-dire trois titres. On a aussi travaillé avec Zikxo, Bosh, sur quelques titres.

Revrse : Ca a été un challenge de vous adapter au style un peu particulier de Zikxo ?

Yann Dakta : Il s’adapte très bien.

Rednose : Il s’adapte très bien et nous aussi, surtout que cela ressemble un peu à ce qu’on avait fait sur Vulgaire Violent et Ravi d’Être Là, notamment sur Petit Prince. On s’adapte bien parce qu’on essaye de l’emmener dans des endroits pas forcément nouveaux pour lui, mais qui ne sont pas habituels plutôt. Sur Petit Prince, beaucoup d’artistes s’apprêtant à sortir des albums proposent un extrait dans cette veine où ils font étalage de leurs bagages techniques.

Revrse : Je m’interrogerais sur votre processus de création, en termes de production, vous en faites de façon continue ?

Rednose : Chaque titre est différent, et la façon de travailler la production aussi. Parfois, on crée la prod sur place avec l’artiste, d’autres fois on envoie des palettes.

Yann Dakta : Parfois, c’est sympa de collaborer avec l’artiste mais cela dépend parce qu’il y a des artistes avec lesquels il est préférable de composer dans son coin et ensuite leur proposer. Je te dis cela parce qu’il y a des artistes avec lesquels tu ne peux pas aller au bout de ta musicalité mais d’autres fois, tout se passe très bien. Composer directement avec l’artiste présente l’avantage de fusionner directement, et surtout tu as l’avis de la personne sur le moment, donc au moins, tu vois immédiatement vers quelle direction aller et ce qu’il faut éventuellement modifier.

Rednose : On compose tous les jours, certaines fois, on va le faire sans réfléchir en suivant simplement nos idées. D’autres fois, on va se plier aux demandes artistiques, et on essaye de faire au mieux. L’avantage de notre studio reste qu’on a beaucoup de place ici, ce qui laisse du temps pour la création. Il y a des artistes qui souhaitent que tu composes devant eux, c’est notamment le cas de Maska. En revanche, on n’est pas fans de l’envoi de palettes parce que tu ne connais pas le mood de la personne, au moment où elle va l’écouter. Par exemple, pour le dernier album de Soolking, au dernier moment, il nous a demandé des prods, on s’est tâtés pendant longtemps en se demandant ce qu’on devait envoyer. Finalement, on lui envoie deux productions, on était à côté de sa demande. Une semaine après la sortie de son album, on le revoit, et au vu de la sonorité, on lui dit mais pourquoi tu ne nous as pas dit de t’envoyer du brésilien ? On en a, on vient d’en faire sur quasiment tout un album. Ceci étant pour PNL, j’aurais jamais pensé à leur envoyer la prod de Béné si je l’avais eue entre les mains, c’était un contrepied de fou. Le mood du moment, c’est limite le plus important, les rappeurs restent des êtres humains, tu vas lui envoyer ton single qui bouge alors qu’il ne sera pas forcément dans ce mood, il préférait un truc plus dur, plus sombre.

Yann Dakta : L’avantage de composer en direct, tu peux proposer immédiatement des mélodies, on la pose, on la met dans le logiciel et on voit comment on peut broder autour ensuite. Quand la personne est à côté, elle te donne ses idées, et tu ne composeras pas à côté.

Rednose : Sur le côté instantané de la composition en direct, on a deux ingénieurs du son au sein de la structure, Elton et La Magie, mais nous préférons directement enregistrer lorsqu’il s’agit de nos propres productions. On veut s’impliquer, faire de la réalisation, et que tout corresponde de façon la plus simple possible.

Revrse : Par rapport à votre carrière et vos opportunités futures, si on venait à vous proposer de composer pour des musiques de films voire de publicités, cela serait susceptible de vous intéresser ?

Rednose : On est des passionnés mais on serait certainement chauds, après tout dépend du moment, on ne peut pas être au four et au moulin. Admettons que nous ayons des demandes de ce type mais qu’on est en plein travail sur un album, on va pas le mettre de côté, les artistes ont également des impératifs.

Yann Dakta : Comme avec Sadek, parfois tu bloques une voire deux semaines durant lesquelles tu travailles H24. Les seules fois où tu rentres chez toi, c’est pour te doucher et après tu reviens. Il y en a un qui va aller se reposer sur le canapé, pendant ce temps l’autre prend le relais, et c’est les 24 heures du Mans, en 7 jours sur 7.

Rednose : Après, on a toujours des envies de projets, notamment travailler avec l’étranger, avec les Etats-Unis pourquoi pas. Mais c’est compliqué de placer chez eux parce qu’ils sont très nombreux, il y a énormément de beatmakers, et pas tant d’artistes que ça finalement. Ca reste des êtres humains, et rien n’est impossible.

Yann Dakta : Puis, il suffit que tu te connectes à la bonne personne et tout s’enclenche naturellement par la suite.

Revrse : J’imagine que vous suivez de très près ce qui se fait aux Etats-Unis afin d’être tenu au courant de toutes les nouveautés

Yann Dakta : Evidemment, mais on se rend compte qu’actuellement, il y a aussi beaucoup de contre-cultures émergentes et qui sont précurseuses, comme au Maroc, ou en Italie, en Afrique, en Angleterre et même en France au final.

Revrse : Ce qui est également intéressant en France, à l’heure actuelle, c’est que le territoire commence à se décomposer voire à se délimiter artistiquement. C’est-à-dire que les sonorités marseillaises sont différentes de celles du 93, qui sont elles-mêmes éloignées de celles du 91, et ainsi de suite…

Yann Dakta : C’est vrai, et maintenant t’as plein de styles de rap en France, c’est fini l’uniformité. Grossièrement, t’as le style à la Jul désormais, t’as PNL, t’as des gens qui font du rap cool, d’autres du rap marrant, il y a plein d’identités qui se créent.

Revrse : J’imagine qu’en tant que producteurs, vous ne vous fixez aucune limite ?

Rednose : On aime la musique, en plus si on aime ce qu’il fait et que ça fonctionne dans les deux sens, on s’en fout, on fonce, tant qu’on aime. Peu importe pourquoi, qui est la personne, on travaille. Si t’aimes pas, tu ne peux pas te forcer, tu vas faire de la merde et cela va se ressentir. Tu peux essayer mais cela ne fonctionnera pas. Les rappeurs eux-mêmes savent très bien et détectent si le feeling artistique passe ou non. Au final, c’est bien les grandes équipes de beatmakers, qui possèdent de nombreux beatmakers dans leurs rangs et proposent énormément de couleurs différentes. Nous, à titre personnel, on est deux, dans deux délires différents.

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