Entretien avec Luidji, l’indépendance comme devise

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Après un court passage chez Wagram à la sortie de l’université, le rappeur que le parcours a fait voyager aux quatre coins de la région francilienne, d’Aubervilliers à La Courneuve en passant par Issy-les-Moulineaux, a décidé de fonder sa propre structure Foufoune Palace. Indépendant dans l’âme, autodidacte et surtout fort d’un parcours riche en enseignements, Luidji se démarque par un style à part, presque intemporel. Au cours de sa carrière, il distille projet après projet des influences éclectiques et variées, de Drake et Kanye West à des sonorités directement héritées de la pop et des musiques électroniques. Après le remarquable Station 999 en 2014, Luidji enchaîne avec Foufoune Palace #1 et Mécanique des fluides l’année suivante. Pour accompagner ses développements les plus récents, la playlist Foufoune Palace devient un véritable projet évolutif du rappeur, un instrument artistique et promotionnel de choix pour préparer la sortie d’un premier album en 2019…

REVRSE : Avant toutes choses, j’aurais aimé savoir comment en es-tu venu à la musique à ton plus jeune âge ?

Luidji : C’est mon frère qui a commencé à faire du son, Beeby, et je trouvais ça plutôt cool. Par la suite, je me suis dit que j’allais essayer deux, trois trucs afin de voir comment ça allait rendre. A la base, j’écoutais vraiment beaucoup de son mais je n’avais jamais vraiment eu l’envie de rapper ou de chanter. C’est vraiment mon frère qui m’a prouvé que c’était faisable avec peu de choses, je me suis dit pourquoi pas.

REVRSE : Je suppose qu’avant ta signature chez Wagram, c’était de l’indépendant pur et dur, avec toutes les contraintes générées par ce système…

Luidji : Un peu de conseils à droite à gauche de mecs qui savent faire, et tu te retrouves à poster des sons sur internet qui sont écoutables. Certes, ce n’était pas mixé et masterisé mais cela faisait déjà exister le truc.

REVRSE : Quels souvenirs gardes-tu de cette époque ?

Luidji : C’était archi cool parce que cela a rendu toutes mes années de scolarité un peu moins ennuyeuses. Je faisais de la musique comme si j’allais au foot, comme un loisir au final, j’en garde de très bons souvenirs de cette époque.

REVRSE : Tu avais déjà cette ambition de grandir en tant qu’artiste et en faire un métier pouvant te faire gagner ta vie ?

Luidji : Pas du tout, je me disais juste que c’était une activité qui me plaisait car je créais quelque chose de nouveau. Je n’avais pas du tout d’ambition par rapport à cela car j’étais davantage focalisé sur l’école. Les choses se sont rééquilibrées hyper naturellement dès que je me suis lassé de la fac.

REVRSE : J’imagine que ta première signature en maison de disques a dû rassurer tes proches ?

Luidji : De leur point de vue, cela crédibilise le truc, on a l’impression de commencer à vivre de ce truc parce que ce n’est pas atteignable par n’importe qui et tes proches le percoivent de cette façon. Avec du recul, je me rends que c’était uniquement une étape parmi tant d’autres.

REVRSE : Au final, ce Graal de la signature est un peu surfait à ton sens ?

Luidji : Chaque artiste a sa façon de voir les choses étant donné que j’ai toujours traîné avec des débrouillards, de fil en aiguilles, on s’est rendus compte, avec l’expérience accumulée chez Wagram, qu’on était juste capables de faire les choses nous-mêmes, donc pourquoi pas les faire nous-mêmes ? Si cela n’avait pas été le cas, peut-être qu’on serait restés là-bas et qu’on aurait signé d’autres deals mais bien moins intéréssants.

REVRSE : Je voulais parler de tes influences, est-ce qu’il y a des artistes t’ayant particulièrement influencé ? Je pense notamment à Drake…

Luidji : Je m’inspire de plein de choses, t’as cité Drake mais je pourrais parler de plein d’autres artistes, d’autres époques. Je peux te dire James Brown, Whitney Houston, Michael Jackson, en France, j’ai beaucoup écouté Michel Berger à cause de ma mère. Je prends le meilleur de ce que j’écoute mais peu m’inspirent directement dans ma musique, finalement. Au-delà des artistes, je m’inspire également des productions, dans la manière d’écrire, j’ai regardé des choses sur Genius à certains moments. Personne ne m’a réellement dicté ma créativité.

REVRSE : En t’écoutant, on a l’impression que tu ne souhaites pas non plus te cantonner au rap.

Luidji : Je n’ai plus le même rapport au rap, avant j’en écoutais énormément donc je m’entraînais à rapper, et je l’ai fait pendant longtemps. Je chantais aussi à côté mais je ne m’interdisais rien. C’est juste que dans la manière de transmettre les émotions que j’ai adapté mon style de musique. Je trouve que je transmets plus de choses avec ce que je fais aujourd’hui qu’en passant simplement par du rap pur et dur.

REVRSE : Les émotions ont toujours été quelque chose d’important dans ta musique, t’as toujours voulu en faire l’élément principal de ton univers artistique ?

Luidji : Je considère que la musique est réussie lorsque des émotions sont transmises, il faut que cela te touche, peu importe le sens. Une fois que j’ai bien assimilié cela et que j’ai su synchroniser cette manière de faire à mon processus créatif. Je pense que c’est là où j’ai commencé à faire mes meilleurs sons, lorsque j’ai arrêté d’en faire pour rien, sans vouloir faire passer des émotions. Aujourd’hui je pense que beaucoup de morceaux sortent mais pour rien.

REVRSE : Donc t’estimes que t’as balancé des sons pour rien à un moment de ta carrière ?

Luidji : Ouais et c’est pour cela que mes derniers sons rencontrent plus de succès, à force de travailler, j’ai redressé le truc. Je pense que c’est surtout une question d’énergie. Actuellement, les énergies sont meilleures qu’aujourd’hui parce qu’il y a des éléments parasites dont il faut s’affranchir. J’ai trouvé un équilibre permettant de créer dans des conditions optimales.

REVRSE : T’as sorti beaucoup d’EPs jusqu’à présent, c’est un format qui te plait pour quelles raisons ?

Luidji : C’était contractuel, chez Wagram, j’avais signé pour deux Eps et deux albums, au final on s’est séparés parce que je ne me voyais pas sortir d’album dans ces conditions. C’est pour ça qu’en sortant de chez eux, j’ai décidé de faire ma playlist, sur les plateformes de streaming. C’était un concept que je pouvais utiliser librement étant donné que je n’avais plus Wagram sur le dos, et une fois qu’on est arrivés à un noyau dur de 3 ou 4 morceaux qui étaient plus forts que d’autres, on s’est basés sur eux pour construire l’album derrière. Aujourd’hui c’est légitime de proposer un album par rapport à ce que j’ai fait auparavant.

REVRSE : La playlist infinie est un concept avant-gardiste, est-ce que tu t’intéressais particulièrement au mode de fonctionnement des plateformes de streaming ?

Luidji : Pas du tout, la playlist était une idée de mon community manager et graphiste, Mehdi, et sur le coup, je savais même pas quoi penser de cette idée. Je savais qu’il y avait telle ou telle plateforme, il m’a proposé de créer la playlist Foufoune Palace et je me disais pourquoi pas, cela nous fera un faux projet, avec un ordre de diffusion des titres cohérent. J’ai vu la puissance du truc à partir du moment où on a mis à jour la playlist régulièrement, j’ai commencé à voir une story et imaginer des trucs, au final cela nous a beaucoup servi. Ce format possède pas mal d’avantages, par exemple Champagne est un titre purement pour la playlist, ce qui permet d’avoir deux canaux de communication, le format projet standard et celui-ci.

REVRSE : Malgré ce caractère un peu novateur, j’ai l’impression que ta priorité reste la création musicale…

Luidji : La playlist me rend surtout beaucoup plus libre, je peux tester certaines choses et vérifier sur le moment l’impact, c’est une sorte de brouillon.

REVRSE : D’ailleurs quel est ton processus de création type ?

Luidji : Je m’y prends différemment des autres parce que je la crée constamment, donc j’ai plein de modèles différents. Quand je vais être seul chez moi, je vais mettre une production, je vais chercher l’émotion que je souhaite amener dessus. En revanche quand je suis en dehors de chez moi, si j’ai une mélodie, je vais l’enregistrer au dictaphone. Si j’ai des lyrics qui me viennent en tête parce que j’ai vu une scène dans la rue par exemple, je vais noter directement dans mon téléphone. Toutefois, quand je fais mes morceaux, et que je cherche le truc qui va vraiment plaire, tous les éléments que je t’ai cités vont servir à agrémenter, mais j’aurais déjà eu la base parce que j’étais très inspiré sur le moment.

REVRSE : Tas beaucoup voyagé en Ile-de-France, notamment dans trois villes qui sont Aubervilliers, La Courneuve et Issy les Moulineaux. T’as vu plusieurs ambiances, ça t’a inspiré à quel point dans ta musique ?

Luidji : C’est trois ambiances différentes au sein de la même zone géographique, dans la région parisienne et je trouve cela totalement intéressant parce qu’au final je peux parler de beaucoup de choses mais quand je parle des relations hommes/femmes, qui sont les plus plébiscités, je me rends compte que les meufs rencontrées en fonction de l’endroit ne vont pas réagir de la même façon. C’est ce genre d’éléments qui permet d’apporter du relief et rendre les histoires plus réalistes. Cela m’inspire beaucoup plus que des artistes que j’écoute mais qui n’auront pas forcément d’impact direct sur ma musique.

REVRSE : Tu disais que tu venais d’Aubervilliers/La Courneuve, comme Dinos, Beeby et d’autres. Tu ne trouves pas que votre ADN expérimental contraste avec l’image que cette zone renvoie ?

Luidji : Aujourd’hui le rap s’est tellement démocratisé, il y a du rap pour tout le monde, je pense qu’il n’y a plus de cliché à ce niveau-là. Des artistes d’Aubervilliers, Beeby et Dinos font de la musique complètement différente à mon sens, et ils n’ont pas l’étiquette rappeur du 93. Il n’y a plus de limite et plus de barrière, tout le monde peut faire du rap désormais, peu important d’où tu viens.

REVRSE : Comment perçois-tu le rap français actuel ?

Luidji : Je le vois d’un œil vraiment positif car il y a beaucoup de choses que je peux écouter dans le rap français alors qu’avant, c’était très très limité. A un moment donné, il y avait cinq têtes d’affiche, qui ont leur parcours respectable mais au niveau de la musique en elle-même, il se passait rien. Aujourd’hui, beaucoup plus d’artistes sont mis en avant donc je m’amuse beaucoup plus en écoutant du rap français. Il y a toujours des nouveaux trucs, c’est innovant. Le mec qui te dira que le rap c’est claqué, il en écoute pas au final, c’est tout.

REVRSE : Pour en revenir aux choses qui arrivent, est-ce que le premier album constituera une étape majeure dans ta carrière ?

Luidji : Je ne le considère même pas comme un premier album, ce sera uniquement mon premier long format. Du coup, c’est une étape mais pas forcément importante ni décisive, je vais juste asseoir quelque chose et je me mettrai plus de pression au prochain. Je me mettrai bien plus de pression sur le troisième long format, pour le moment, c’est un projet où j’étais dans les expérimentations, je me suis livré dans les expérimentations afin de confirmer ce qui existe déjà.

REVRSE : A l’heure actuelle, le public ne fait plus forcément attention aux dénominations, ni les artistes…

Luidji : Ouais, on s’en fout au final, c’est de la musique, tu l’appelles mixtape, album, ou n’importe, si c’est lourd, c’est lourd, si ce n’est pas lourd, ce n’est pas lourd. A l’époque, il y avait une véritable distinction mais ce que je constate actuellement, les mecs te sortent un album mais se cachent derrière le terme mixtape histoire de se dire si ça réussit, ce sera finalement un album, sinon n’oubliez pas que c’est simplement une mixtape. Les gens qui me suivent ne sont tellement pas focalisés autour de mes chiffres que si je sors un album, je dirai appelez le vraiment album, il n’y a aucun souci.

REVRSE : Tu n’es pas forcément le rappeur ayant le plus de visiblité, pourtant tu réussis à avoir ta propre économie. D’autres chemins sont viables ?

Luidji : Demain, si je deviens un mec de la tendance, avec le buzz, cela ne va rien changer, je considèrerai cela comme un bonus parce que je me dirais que j’étais déjà en place. On va peut-être vendre des albums en plus mais je m’en fous au final, c’est ma fanbase solide qui m’importe. Cela permettra de se diversifier, d’avoir plus de lumières sur les beatmakers, mais aujourd’hui, nous sommes d’ores et déjà dans des conditions respectables pour faire de la musique de qualité, des concerts, le reste viendra.

REVRSE : J’ai l’impression que tu n’es même pas à la recherche de ce buzz parce que tu veux faire parler ta musique avant tout…

Luidji : T’as raison, par exemple je fais plus d’écoutes sur Spotify que d’écoutes sur YouTube, et c’est rare. Je suis content de ces chiffres parce que j’imagine que les gens viennent m’écouter avant tout pour la musique et non pour savoir à quoi je ressemble, ils viennent écouter ce que j’ai à raconter. A partir de ce moment-là, je peux pas douter de ce que je fais alors que si demain, j’étais obligé d’avoir le dernier clip à 20.000 euros ou la dernière sappe, ou même un gros featuring, je sais que ça ramènerait des gens. En vrai, ces personnes seraient là uniquement pour ces éléments qui sont éphémères, alors que s’ils sont là pour le son, ils ne partent pas.

REVRSE : Ça peut aussi s’expliquer par ta stratégie de davantage miser sur les plateformes de streaming que YouTube ?

Luidji : Finalement, on s’est toujours pris la tête pour donner des clips de qualités, ont n’a jamais lésiné sur l’image. Aujourd’hui ces clips me servent plus à faire de la publicité pour mon son disponible sur les plateformes de streaming. Par exemple, Mauvais Réflexe est un clip archi détente mais on s’est pris la tête sur le truc pour faire la meilleure pub au morceau, mais si on va sur YouTube, c’est pour une expérience totalement différente. C’est le fait d’avoir un truc directement tapant à l’œil qui t’incitera à ensuite réécouter le morceau sur les plateformes de streaming, surtour que dans la version clip, il y a les entractes et la mise en scène, donc plusieurs plus-value. C’est deux forces de frappe différentes.

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