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Entretien avec Huntrill, pas de la trap mais de la nouvelle trap

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Le premier projet de sa carrière, intitulé Nouvelle Trap, vient de voir le jour. Pourtant, il dégage d’emblée une image d’artiste accompli. Au niveau des textes, des mélodies ou des visuels, Huntrill est un perfectionniste et ne s’en cache pas. L’artiste originaire de Sainte-Geneviève-des-Bois s’est fait remarquer au travers du clip Designer avant d’enchaîner sur des extraits plus travaillés les uns que les autres. Entre la plume imagée de la scène underground de l’Essonne, des ambiances très sombres et une esthétique empruntée aux nouvelles têtes d’affiches du rap britannique, Huntrill s’est fixé l’ambitieux objectif de renouveler la trap en lui donnant une nouvelle dimension. Une démarche qui s’est avérée payante, au vu de la résonance sur les réseaux sociaux du projet. Si la mode occupe une place prépondérante dans la construction de ce dernier, c’est qu’elle fait intégralement partie de l’identité d’Huntrill. Pour autant, ce dernier retranscrit en premier lieu des fragments de vie, des éléments tirés de son propre vécu qu’il cherche à faire revivre d’une manière presque cinématographique. Interview exclusive d’un artiste qui s’est juré de laisser une trace.

REVRSE : Dans ton interview pour OKLM, tu expliquais que tu essayais d’introduire un aspect textuel dans la trap alors que c’est un genre par nature plus axé sur la musicalité…

Huntrill : Oui, moi de base j’aime beaucoup tout ce qui est punchlines, figures de style… Et comme la trap c’est le seul genre que j’écoute j’ai simplement réuni ce que j’aime.

REVRSE : Est-ce que cet attrait pour l’écriture te vient du 91, où la scène est justement très technique à ce niveau ?

Huntrill : C’est vrai qu’on insiste beaucoup dessus. Par exemple, j’ai eu une période où j’écoutais beaucoup de Nubi, qui est très axé sur les rimes. Dans le 91 on est souvent des kickeurs, notamment à l’époque où Les Ulis se faisaient connaitre. Ceci étant dit, je me rends pas compte de l’influence que ça a eu mais ça a sûrement joué. Moi, je suis de Saint-Geneviève, juste derrière Grigny.

REVRSE : Du coup t’écoutais un peu ce qui se faisait là-bas, notamment la LMC Click ?

Huntrill : C’est pas forcément quelque chose que j’ai beaucoup écouté, mais j’ai eu une période où je me tuais à La Comera… Dans ma ville, il y avait beaucoup d’artistes vraiment pas mal aussi, qui collaboraient avec Juicy P, etc… Donc j’étais vraiment dedans !

REVRSE : D’ailleurs, comment est-ce que tu expliques le récent succès des artistes du 91 ? Tu penses que c’est parti pour durer ?

Huntrill : Je pense que tous les mecs du 91 pensent comme moi : c’est tard ! Pour moi, si ça n’a eu lieu que maintenant, c’est que le 91 est un département d’embrouilles. T’as des guerres de villes qui bloquent le partage. Mais les nouvelles générations ont compris qu’il n’y avait pas d’intérêt à se faire la guerre. Au collège-lycée par exemple, il y a beaucoup moins de descentes et de bagarres même s’il y en a toujours. Aujourd’hui, quand tu vois un artiste d’Evry percer, même toi qui n’es pas d’Evry tu seras content car il vient de ton département. Avant, tout tournait autour de la ville plutôt que du département. Maintenant que la mentalité a changé, on est beaucoup plus aptes à partager un talent qui ne vient pas de notre ville.

REVRSE : C’est un esprit qui se rapproche de ce qui existe dans le 93 depuis des années…

Huntrill : Le 93 ou le 94, je pense qu’on rattrape notre retard et comme niveau talent on a toujours été là, c’est quelque chose qui peut durer. C’est juste une question de savoir partager et faire écouter aux autres.

REVRSE : Les autres influences que tu cites, c’est la scène britannique. Pourtant, je ne ressens pas tellement cette influence sur le plan musical.

Huntrill : J’écoute beaucoup ce qui se fait en Angleterre, mais aussi aux Etats-Unis. Je suis partagé entre les deux. C’est quelque chose qui m’influence pas mal niveau mode. Là bas, ne serait-ce que les artistes sont beaucoup plus axés mode. Après, au niveau de la musique, je fais vraiment pas comme eux. Mais ce qu’ils ont de bien, c’est que tu ne peux pas réussir sans un minimum de punchlines. Quand tu fais de la drill, tu ne peux pas endormir les gens avec des récits sur ton train de vie. Il te faut quelque chose de mindblowing, qui va impressionner les gens.

REVRSE : Musicalement, je trouve qu’ils sont souvent très linéaires… Presque monotones.

Huntrill : C’est pour ça qu’ils ont besoin de se rattraper sur l’écriture. Ce qui m’intéresse, c’est plus leur train de vie. Je découvre des marques là-bas, par exemple. C’est compliqué de faire comme eux, même si un jour j’avais en vie d’essayer. Ne serait-ce que niveau articulation, où ils peuvent se permettre de mâcher des mots par exemple alors que la langue française ne permet par ce genre d’exercices.

REVRSE : D’ailleurs il n’y a pas du tout d’invités sur Nouvelle Trap. C’est totalement justifié vu ta démarche et le format du projet, mais je me demandais si en-dehors de ça t’y étais plus fermé ou ouvert.

Huntrill : Je suis totalement ouvert aux  collaborations, mais vu la manière dont j’ai travaillé le projet je ne me suis jamais posé la question. Quand j’ai pris du recul, c’était au niveau du mix et master. Je n’ai pas laissé de couplets vides… Quand j’accroche à une prod, je sors directement deux couplets dessus. On peut dire que c’est mon travail qui est fermé. A aucun moment je me suis dit qu’il manquait quelqu’un. En plus, je voulais amener entre guillemets un nouveau style et pour cette raison je ne voulais pas forcément amener quelqu’un sur le projet et lui donner une direction. Par la suite, si je suis amené à collaborer, il n’y aura aucun problème.

REVRSE : Tu parlais de direction, est-ce que tu travailles avec quelqu’un niveau direction artistique ?

Huntrill : Je prends moi-même en main tout ce qui est direction artistique. Quand j’ai terminé, je fais écouter mes sons à quelques personnes de confiance. Je leur fait aussi écouter dans des ambiances différentes, avec un casque ou dans une voiture… Je veux aussi être avec des gens qui sont très francs, qui me disent ce qui va pas sans hésiter. Mais je garde quand même la décision, en consultant mon manager.

REVRSE : C’est vrai que le rendu d’un titre au studio n’est jamais le même, c’est intéressant de se mettre à la place de l’auditeur.

Huntrill : Je ne fais rentrer personne au studio. Je préfère justement mettre les gens en condition. Par exemple, il y en a un à qui je fais toujours écouter en rentrant de soirée. Il y a un pote à moi qui est très axé sémantique, un fan de rap conscient… On écoute ça dans sa voiture et il me fait des retours.

REVRSE : J’ai l’impression que pour construire un projet, tu élimines beaucoup de morceaux.

Huntrill : Pas exactement, j’ai beaucoup éliminé avant de travailler sur le projet. j’ai quasiment éliminé un projet complet, en fait.  Après, j’ai commencé à être bon dans mon style. Une fois arrivé à ce stade, je me suis enfermé dans ma bulle et j’ai fait des tracks. Je ne sais pas comment l’expliquer, tout ce que j’ai fait à partir de ce moment a été validé. Comme si on me disait ‘ah c’est bon, t’as compris’.

REVRSE : Niveau prods, tu travailles avec des beatmakers que tu connais ?

Huntrill : Avec des beat makers que je connais pas. J’ai pas un entourage de beatmakers, donc soit on me plug soit ils viennent en studio. Habib, c’est un suisse qu’on a rencontré en studio et avec lequel on a bossé plusieurs morceaux. Le reste, ce sont soit des prods que je reçois sur mon mail, soit des typebeats.

REVRSE : Au-delà de la mode, quelles thématiques as-tu cherché à mettre en avant dans Nouvelle Trap ?

Huntrill : Je n’ai pas vraiment réfléchi à ce que je mettrai en avant, je suis juste resté moi-même. Si la mode ressort plus qu’autre chose, c’est que c’est aussi le cas dans ma vie. Si tu penses que j’ai mis quelque chose en avant, ça serait limite à toi de me le dire car de mon côté je suis resté dans mon personnage sans prendre de recul. Je transmets plus des situations, des sentiments… Je ne pense pas être fait pour les sons à thèmes.

REVRSE : Est-ce que tu penses que c’est une faiblesse de ne pas vraiment te livrer dans ta musique ?

Huntrill : Je pense que ça peut-être une faiblesse, mais je me suis tellement cherché que ne me vois pas dire ‘c’est une faiblesse, il faut travailler dessus’. Je préfère que ça vienne le jour où ça sera totalement naturel et où je ressentirai le besoin de le faire. Pour l’instant, je pense que je peux plaire en restant à la surface. Si un jour, ça devient nécessaire, c’est moi qui m’en rendrais compte en premier.

REVRSE : L’impression que j’ai eu à ton échelle, c’est que ce premier projet t’a posé comme un artiste avec une carrière structurée.

Huntrill : Je suis bien entouré, donc je réfléchis comme si j’étais déjà un artiste entre guillemets important. Je suis perfectionniste, parce que je suis vraiment passionné par la musique. Je veux donner une expérience, un chemin, pour que dans trois-quatre ans mes auditeurs se disent ‘ah ouais, tout était bien ficelé’. Il y aura même des trucs qu’on remarquera au fil du temps.

REVRSE : Tu parles beaucoup de ton manager (Aly), c’est quelqu’un du même coin que toi ?

Huntrill : Pas du tout, j’étais dans un groupe il y a un moment mais beaucoup de gens m’incitaient à aller en solo. Du coup, j’ai tenté avec un clip en 2016 et j’ai essayé de faire ma propre promo. Je lui ai envoyé mon clip, il a pris mon numéro. Je continuais à faire des sons, mais il n’avait pas les réactions que je voulais susciter chez quelqu’un qui travaille dans la musique. Je ne me satisfaisait pas de ses premiers retours. Jusqu’au jour où il a remarqué que j’avais passé un cap. Mais ça veut quand même dire que ses réactions pèsent pas mal, même si je contrôle ma direction artistique.

REVRSE : Tu penses viser quel public avec ta musique ?

Huntrill : Je ne pense pas viser un public propre, c’est de la nouvelle trap. Beaucoup de gens me suivent parce qu’ils m’ont découvert via Alpha Wann parce qu’il aiment tout ce qui est textuel, alors que d’un autre côté des gens vont plus cherché une musicalité trap en retenant mes refrains. La musique que je fais est susceptible de toucher énormément de monde. J’aime rester moi même, être complet et que les choses se fassent naturellement sans se poser de questions.

REVRSE : Tu parles d’Alpha Wann et je trouve ça intéressant car je vois un parallèle avec ce que tu fais. Techniquement, c’est un artiste irréprochable voire quasiment maniaque, capable de créer des univers sans vraiment transmettre d’émotions soit parce qu’il n’en a pas envie, soit parce que naturellement il est assez distant.

Huntrill : Je pense qu’en ce moment, la musique cherche beaucoup à mettre la personne en avant alors qu’en tant qu’artistes, on est plutôt du genre ‘t’occupes pas de moi, de ce que je fais, écoute ma musique’. Alpha Wann, c’est difficile de dire que t’aimes sa personne. Si tu rencontres son public, ils te diront qu’ils l’apprécient avant tout pour sa musique car c’est ce qu’il a choisi de mettre en avant. j’ai un peu le même type de personnalité. C’est aussi ce qui me plait chez lui.

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