Deux mois plus tard, le bilan de « NĒO » de Wit.

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Wit, de son véritable nom Farès, a beaucoup d’alias : « Wit. », « Wit420 » ou encore « Wit Apollo ». C’est sous ce premier blaze qu’il a sorti le 18 janvier son nouveau projet 10 titres, NĒO. Le rappeur, originaire de Montpellier, n’en est pas à son coup d’essai. En 2015, son nom apparaît pour la première fois sur Digital Night, projet commun avec son compère de toujours Laylow. Il enchaînera avec HSF et ANNABA en 2016, puis Dawa et ONYX en 2017. Wit est aujourd’hui signé sur Jeune à jamais, label au catalogue d’artistes bien particulier et underground, comptant par exemple dans ses rangs Zuukou Mayzie ou encore Zed Yun Pavarotti. Vous l’aurez compris à travers cette courte biographie, Wit est un artiste différent, au style musical expérimental et détonnant. Sur les dix titres qui composent ce nouvel effort, il ne faut pas s’attendre à un rap classique et monotone mais plutôt à dix essais, dix OVNIs qui frappent fort et efficacement dans les oreilles de l’auditeur. A la fois rappeur et producteur, Wit étale sa palette de talents tout au long de cette carte de visite, pour nous faire voyager dans un univers musical unique.

➡️ Wit, un personnage difficile à cerner pour une musique décomplexée et sans barrière

Ce n’est pas un hasard si Wit a commencé sa carrière par un projet commun avec Laylow. Même si ce projet a déjà quatre ans, on pouvait déjà ressentir une véritable alchimie entre les deux artistes et des univers qui se développent en parallèle, tant dans la musicalité que dans l’image dégagée. En effet, Digital Night avait bénéficié de beaucoup de visuels, ce qui avait permis notamment de créer un public à ces deux nouvelles identités musicales. Même si Laylow a aujourd’hui un succès plus important que celui de Wit, ainsi qu’un univers musical plus mûr, Wit n’a rien à envier à l’artiste toulousain car il est parvenu à largement faire évoluer son personnage et sa musique depuis cette époque. Aujourd’hui, pour les auditeurs amateurs de ce rap expérimental, le distinguo est évident entre l’univers de Wit et celui de Laylow. Les deux rappeurs ont en commun leur singularité respective dans le paysage rap français. Quand Laylow nous gratifie d’un récent projet très sombre et pessimiste, Wit est lui largement plus ouvert et peut à la fois nous faire déprimer et danser. Il le dit lui même dans l’introduction de ce projet : « ma musique est un paradoxe, comme les lueurs de l’ombre ». La recette musicale de Wit est assez consistante, alors prenez des notes. Tout d’abord, un des ingrédients importants, ce sont les productions.

Qu’elles soient sombres ou plus positives, qu’elles soient composées par lui-même ou par des producteurs extérieurs, elles ont toutes en commun d’être imposantes et de faire vivre le morceau comme un tout. Chez Wit, voix et productions matchent parfaitement et forment l’alchimie qui fait mouche. Les flows et la voix ensuite, qui sont très variables dans ce projet et qui montrent toutes les capacités qu’a Wit à être à l’aise sur différents types de productions. Pour faire court, sur les trois premiers sons du projet, on a l’impression qu’on a affaire à des artistes différents tant les variations de voix et de flows sont présentes et surtout maîtrisées. L’articulation est parfois volontairement non appuyée, la voix modulée par l’autotune ou d’autres effets vocaux pour un résultat hybride. C’est tout cela qui crée l’univers Wit. Les lyrics abordent, elles, différents thèmes comme l’egotrip, les relations avec les femmes, l’argent, son état d’esprit, sa musique… Tout cela est complété par une solitude musicale volontaire puisque sur tous ses projets, seul Laylow apparaît en featuring. Preuve que Wit a conscience de ses différences et de la particularité de son œuvre. Enfin, cette recette est ponctuée par un univers visuel travaillé et unique. Là encore un point commun avec Laylow, cet univers est développé par TBMA et leurs idées tournant autour du digital (Digitalova, Digitalmundo). Dahlia, extrait de son dernier projet, en est l’exemple parfait. Un clip aux couleurs vives, aux transitions à la limite du kitsch, alternant entre plans fictionnels, irréels et playbacks plus classiques, sur un toit par exemple.

➡️ NĒO, une maturité musicale qui passe par la diversité et l’expérimentation constante

Ce nouveau projet est complet, maîtrisé et digeste. Il a une unité globale qui passe par différentes étapes musicales dans son approche. Le disséquer sert aussi à mieux comprendre cette diversité. NĒO est un patchwork de l’étendu du talent de Wit, qui se cerne en écoutant chanter toutes les cordes qu’il possède à son arc. On y retrouve en effet tous les ingrédients énoncés précédemment, pour une recette finale mature et à point. Au niveau des productions, le projet peut se découper en deux parties. Tout d’abord, on a différents producteurs sur les 6 premiers sons : Elk, LouisStu, Dioscures et Rolla. Pour les 4 derniers sons, c’est Wit lui-même à la manœuvre. On ne note pas de différences particulières entre ces deux parties du projet, les productions étant éclectiques et toutes spécifiques. Elles sont parfois posées, parfois énervées aux influences rock, parfois dansantes et s’approchant d’autres styles musicaux comme celle de Sèche tes larmes, complétée par une voix qui fait partir le morceau dans un genre bien particulier. En terme de variations de flows et de voix, on est servis sur ce projet puisque Wit passe son temps à muter et se métamorphoser pour toujours paraître unique. Le morceau Le soir en est une belle illustration puisqu’il nous fait naviguer entre voix planante et presque soporifique et moments d’accélération et de kickage plus intenses.

Outre les morceaux boostés par des effets et améliorations vocales qui donnent ce caractère particulier à NĒO, Wit a aussi une capacité à développer des refrains efficaces et qui rentrent facilement en tête comme sur Dahlia ou sur le plus sombre CMT. Le montpelliérain a la maîtrise de la combinaison refrains entêtants/couplets techniques et parvient à faire des morceaux dans tous les styles : love et calme, egotrip, énervé et saturé comme sur Mamma Mia avec Laylow, dansant comme sur InceptionNĒO est un projet qualitatif et plus facile à écouter si l’on est déjà familier du style Wit. Pour un novice de l’artiste, il sera plus difficile à digérer et nécessitera plusieurs écoutes pour être compris dans sa globalité, ce qui n’est pas en soi une mauvaise nouvelle. On notera quelques rimes faciles au détour de quelques morceaux et des thèmes abordés plutôt classiques dans le paysage rap français. On regrette un manque d’introspection qui arrivera peut-être par la suite. Pour l’instant, la prise de risque pour Wit est plutôt dans la manière de faire de la musique que de se raconter. Pour ses détracteurs, la comparaison avec Laylow sera inévitable, mais en s’y penchant avec détail, leur musique est bel et bien différente. Dans NĒO, il y a tout ce qui fait un bon projet : à la fois dans les qualités de Wit, mais aussi dans la production et l’univers visuel. Un format court qui aura la capacité de plaire à tous les publics.

On pourrait presque dire que ce qui fait défaut à Wit c’est un single plus abordable pouvant jouer le rôle de point d’entrée vers ses projets pour les auditeurs, sans forcément dénaturer sa musique. Mais avec Wit, on a un artiste qui fait de la musique pour lui-même, sans calcul. D’où cette conclusion surprenante de trouver un projet mûri alors qu’il n’est en fait qu’un registre d’expérimentations musicales. Simplement, c’est cette diversité qui définit l’artiste. Wit plaît si on adhère à tout ce qui le compose : son personnage et l’image dans ses visuels et clips, sa musique particulière… Wit a réussi un projet complet tout en étant construit autour de différentes identités musicales. Avec le temps, il arrivera sûrement à se positionner sur l’une d’entre elles. Sauf si sa force était en fait cela : d’avoir plusieurs identités et de les assumer en faisant tout ce qui lui plaît, sans en choisir seule. Dans NĒO, on a la sensation que Wit interroge constamment sa musique et ses capacités, ainsi que son futur. Dans l’outro Aller sans retour, morceau qui représente le mieux ce projet, il dit notamment : « Où vais-je aller là maintenant ? […] Aucune prévision, nique un plan d’action ». En tous cas, on lui souhaite que ce futur soit, pour lui, la route du succès.

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