Convictions Suicidaires, le tableau d’un monde en noir et blanc

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Il est l’un des artistes les plus bouleversants que j’ai eu l’occasion  d’écouter. Entre obscure honnêteté et lumière de génie, loin des jovialités de la variété française, dans les ténèbres abyssales du rap français, se cache un rappeur qui fut parmi les plus respectés de ses confrères. Loin d’avoir connu un fort succès commercial, Despo Rutti a cependant connu un succès d’estime très important au sein du hip-hop français. Après avoir sorti son premier album Les sirènes du charbon en 2006, avec lequel il se démarquait déjà par sa franchise et sa violence, le rappeur du 93 est, en 2009, mis en avant par Booba sur sa mixtape Autopsie 3 où l’on retrouve le morceau Trashhh. Ce morceau deviendra l’un des titres phares du second album du rappeur paru un an plus tard : Convictions Suicidaires. Ce second projet continue sur la lancée du premier : fusionnant philosophie et vie de rue, mêlant brutalité et obscurité, une direction artistique qu’aucun rayon de lumière ne traverse. Malgré un désir d’espoir, on se retrouve vite rattrapé par les désillusions. Une sincérité des plus brutes, sans censure aucune, à travers laquelle le rappeur traite de ce que les autres n’osent généralement pas aborder. « Assume tes couilles ».

 Arrogance et textes crus : l’expression d’une honnêteté sans pareil

Sois fier de ton accent comme Rutts et baffe les tabous

Ce qui caractérise de prime abord les textes du rappeur, c’est sa franchise. Une franchise presque inédite, une absence totale de censure. Trêve d’euphémismes et de litotes, Despo décrit la violence par la violence. Cependant, cela ne s’apparente pas à une dénonciation comme celle de Kery James ou Médine qui n’ont de cesse d’user de figures de styles. Au contraire, le style d’écriture de Despo est très simple, sans détour, et c’est ce qui frappe. Arrogant et inébranlable, le rappeur originaire de l’ancien Zaïre « baise la morale » comme il le dit avec tant de facilité dans Dangeroots.

Dans ce même morceau, l’artiste laisse à penser qu’il assume son excentricité, qui lui a souvent été reprochée dans le paysage rap français, que ce soit sa manière de rapper, de placer ses rimes, ses thèmes et ses paroles, au travers de la phrase « je m’en bats les couilles que le rap français ait ses règles, je viens le prendre par le cul ». Dès le premier morceau du projet, Quitte ou double, est exposée la ligne directrice de l’album : pas de répit, tout le monde passera sous les tonnerres de Despo : « c’est l’hymne des insoumis, nos cojones c’est tout ce qu’il nous reste […] J’ai crié sur ceux qui nous agressent, mais dans un volcan qui nahass ». Du système français à son propre public, le rappeur ne laisse sans couleur aucune parcelle de sa toile.

➡ La description des malheurs d’un homme et de la noirceur d’un monde

Les riches n’ont pas d’intérêts à ce qu’on s’enrichisse, ils auraient plus de larbins pour leur dire que c’est des gens bien

S’il est possible d’être sûr et certain d’une chose quant à l’album Convictions Suicidaires, c’est que celui-ci est certainement parmi les plus sombres et tristes du rap français. Et cela s’explique par le fait qu’il s’agit d’un album très personnel, intime, au travers duquel le rappeur traite des souffrances et des peines qu’il a pu connaître, que ce soit au Zaïre où à son arrivée en France à l’âge de dix ans. Que ce soit le trafic auquel sa mère a dû avoir recours pour financer son voyage en France (« la daronne bicravait de l’alcool » dans Dangeroots) ou l’absence de figure paternelle (« Je voulais jouer à cache-cache avec mon daron quand j’attendais ses visites / Il était fort, il gagnait tout le temps bordel, c’était l’homme invisible » dans Innenregistrable) ; dès le départ, l’environnement dans lequel évoluait Despo n’était pas des plus accueillants. Un mal-être renforcé par l’arrivée du jeune homme dans les quartiers populaires, notamment dans des villes du 93 telles que Saint-Denis ou les Pavillons-Sous-Bois.

Il y décrit les mêmes constats que les autres rappeurs : la nécessité de certaines activités illégales (« Pour ceux qui n’ont plus d’autre choix que l’illicite pour rester digne, pour la survie pas la frime » dans L’avocat du diable), ainsi que l’insécurité, tant liée aux forces de l’ordre, censée faire régner justice (« On veut pas de la police de proximité ici / Parce qu’elle généralise, parce qu’elle assassine / On veut pas de la police de proximité ici / Parce qu’elle est beaucoup trop près pour rater sa cible » toujours dans L’avocat du diable), tant liée aux rivalités entre quartiers (« Des mères ont perdu des fils, des fils des pères, des pères des filles / Pour des bouts de bâtiments qui ne seront jamais vraiment les leurs » dans L’Œil aux beurs noirs). Cependant, à l’instar d’une petite minorité de jeunes de quartier, Despo n’infuse pas seulement ses textes du mal-être que l’on peut connaître dans les quartiers populaires, mais aussi celui qu’il a connu en Afrique (« De là-bas, nos parents ont fui la dictature pour embrasser le racisme » dans Convictions Suicidaires).

Il s’agit encore là d’une des difficultés auxquelles ont fait face, et le font toujours, les personnes issus de l’immigration (« Je dirais à ma belle-mère raciste qui me traite de singe : ‘Qu’est-ce qui est pire, être agile ou avoir accouché d’une fille zoophile ?’ » dans Trashhh ou « renois, rebeux, les plus détestés » dans L’Œil aux beurs noirs en featuring avec Nessbeal)Ainsi, ce sont toutes ces difficultés, ces malheurs et ces épreuves, constituant la noirceur d’un monde imparfait, découlant de la volonté humaine de supériorité et d’enrichissement perpétuel, qui ont amené Despo à perdre de vue le bon qu’il peut exister en chaque être humain, à perdre espoir (« Ce qui nous sauvera, c’est pas l’espoir, c’est le khaliss »), ayant fait face à trop d’exemples de ce à quoi de mauvaises intentions humaines peuvent aboutir.

➡ L’esprit lumineux, une lueur dans l’impénétrable obscurité

Les écrits sont là pour éviter l’anarchie

Malgré cela, les textes de Despo Rutti ne sont pas qu’un ramassis informe de violence et de haine. Ses textes usent d’une plume et d’une encre qui font le style bien précis du rappeur. Un mélange de poésie, de brutalité, de philosophie et d’indifférence. Des images brutes, fortes, marquantes, des punchlines dures, viles, percutantes, une poésie noire, maussade, imposante ; l’écriture de Despo n’a pour égale qu’elle-même. C’est un style qui lui est personnel et qu’on retrouve dès son premier album Les sirènes du charbon. Un parallèle entre la religion et la violence (« Dieu m’a donné la foi mais Yuri Orlov m’a bicrave un Famas » dans Légitime défense), la liaison entre la survie et l’argent (« La pauvreté est mortelle sans opération à coffre ouvert » dans Paris Nord by night), l’acceptation de la mort qui, bien que dure, est inévitable (« Sur le périph’ j’ai pleuré mon négro c’est pas un hasard / Il est mort sur la route, j’ai chialé ma race » toujours dans le même morceau), sont parmi les phrases qui frappent dans les textes du rappeur.

L’utilisation d’un style simple rend l’écoute de ces morceaux plus facile, mais surtout, plus puissante. Ainsi, le rappeur rend ses morceaux accessibles pour qui veut bien se donner la peine de les comprendre. Il aborde toute une flopée de sujets qui auraient, et ont pu, être abordés par de nombreux philosophes car ils constituent les questions qu’un esprit se pose. De nombreux passages de ses textes sont des phrases qu’il serait intéressant d’étudier pour leur philosophie ou simplement leur signification (« Quand je me regarde, je m’inquiète, quand je me compare, je me rassure » dans Destination Finale ? ou « Ni fataliste ni moraliste, j’suis agressivement réaliste » dans Innenregistrable).

➡ Miettes d’espoir et Rédemption, une vision de l’espoir au bout du tunnel

Malgré ça j’ai encore de l’espoir

Malgré toute cette haine exprimée à l’encontre du monde ; Despo n’en reste pas moins un être humain, ce qui le conduit à tout de même entrevoir de l’espoir là où il n’y en a presque plus. Il y consacre deux morceaux : Miettes d’espoir et Rédemption. Ces deux morceaux laissent entrevoir un semblant de lumière dans l’obscurité. Malgré la nature parfois mauvaise de l’être humain, Despo garde au fond de lui la foi en la bonté (« 50% con, 50% bon… 100% humain ! » dans Rédemption) et en le rachat des erreurs (« J’ai le mal et le bien dans mon sang, j’attends l’heure de la rédemption »). Aussi, Despo, en s’apercevant que le mal n’est pas présent que chez les autres mais aussi en lui-même (« Je n’ai pas fait que du bien, comme vous tous je m’étonne toujours de la puanteur de ma merde »), comprend qu’en réalité, « l’erreur est humaine ».

Cependant, il ne faut pas croire que seuls ces deux morceaux représentent l’espoir dans cet album. Au contraire, toute la description horrible et dégoûtante du monde actuel a peut-être un autre but que la simple description. On peut alors y voir naître un semblant d’espoir. L’acceptation du monde tel qu’il est, c’est cet espoir. Ainsi, peut-être que lorsque les faces arrêteront d’être voilées, que les gens sortiront de leur fainéantise, qu’ils regarderont par leurs fenêtres le monde dans sa vérité ; alors peut-être se rendront-ils compte que la recherche perpétuelle du plaisir personnel n’est pas toujours à bon escient, que la fin ne justifie peut-être pas les moyens.

Cependant, malgré cette ouverture à un impubère semblant d’espoir, Despo reste réaliste (« Les choses vont mal, ça n’ira pas mieux demain / Malgré ça j’ai encore de l’espoir » dans Miettes d’espoir). Convictions Suicidaires est un album plein de contrastes, tant sur le fond que sur la forme ; un album sombre écrit par un esprit lumineux mêlé à la description d’un monde terne et froid où quelques restants d’espoir nourrissent la lumière dans l’obscurité.

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