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Akon Lighting Africa, l’ombre derrière la lumière

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Reçu début avril par le président sénégalais Macky Sall, Akon a décrit l’Afrique comme « l’avenir des investissements » au cours d’une allocution publique remarquée. C’est après la sortie de Konvicted en 2006 qu’Akon devenu une tête d’affiche internationale porte son regard vers le berceau de l’humanité, où il a passé une partie de son enfance jusqu’au début des années 1980. Il décide notamment d’investir dans une mine de diamants en Afrique du Sud. Interrogé à ce sujet par le quotidien britannique The Independent, il déclare : « Je ne crois même pas aux diamants de conflits. C’est juste un film [Blood Diamond d’Edward Zwick]. Réfléchissez, personne ne parlait de diamants de conflits avant que le film sorte. Où est-ce qu’étaient ces affaires avant le film ? C’est ça le problème avec les gens, ils croient tout ce qu’ils lisent ou voient à la télévision. » En 2014, il participe à la mise en place du projet Akon Lighting Africa par la société Solektra.

En 2018, il annonce la création d’AKoin, un écosystème destiné à stimuler l’économie africaine au travers d’une cryptomonnaie : « Je pense que la blockchain et la cryptomonnaie peuvent être les sauveurs de l’Afrique de plusieurs façons parce qu’elles rendent le pouvoir aux peuples et ramène la sécurité dans le système actuel. » Ouvert aux opportunités offertes par les nouvelles technologies, il conclut en avril 2019 un partenariat avec le groupe MondoBrain, spécialisé dans les solutions d’intelligence artificielle. Il projette également de créer AKoin Crypto City, une ville futuriste qui servira de terrain d’expérimentation à ses projets de développement pour l’Afrique et pour laquelle Macky Sall a déjà offert un terrain de 800 hectares près du nouvel aéroport international de Dakar. Fin 2018, il déclare également dans une interview pour le magazine Newsweek sa ferme intention de candidater aux élections présidentielles américaines de 2020.

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➡️ Thione Niang, l’enfant de Kaolack devenu spécialiste du lobbying

Akon Lighting Africa est un projet conçu par Akon, de son vrai nom Aliaune Badara Thiam, et Thione Niang et porté par la société Solektra. Akon et Thione grandissent dans la région de Kaolack, à l’ouest du Sénégal, où ils sont confrontés à un problème récurent : celui de l’accès à l’électricité. En 2013, ils décident de s’associer pour développer une solution durable ; ils sont rejoints par Samba Bathily et créent ensemble Solektra, une société spécialisée dans la construction et la maintenance d’installations solaires. Thione Niang se présente comme un « entrepreneur social, stratège politique, défenseur de la jeunesse et auteur ». Il nait dans une famille polygame de 28 enfants à Kaolack où il passe son enfance, puis décroche un baccalauréat littéraire au lycée Blaise-Diagne de Dakar.

En 2000, après plusieurs tentatives infructueuses, il obtient un visa pour les Etats-Unis et finance son billet d’avion grâce à un prêt contracté auprès d’un cousin. Arrivé à New-York avec « avec seulement 20 dollars », il trouve un emploi de laveur de tables dans un hôtel et économise pour financer un Bachelor en Administration Publique à l’Université Chancellor (précédemment Université David N. Myers) de Cleveland, Ohio. En parallèle, Thone s’implique en politique au sein du Parti démocrate de Cleveland, avant d’être nommé Président des jeunes démocrates de l’Ohio, puis Président des jeunes démocrates des Etats-Unis. Après avoir participé à la campagne d’un conseiller municipal, il est engagé par l’actuel maire de la ville Frank G. Jackson en 2006. Un deuxième succès, qui lui permettra de travailler sur la campagne du sénateur Sherrod Brown durant laquelle il fera la connaissance de Barack Obama, alors sénateur de l’Illinois.

A la même période, celui-ci prépare sa candidature à la présidence des Etats-Unis et décide d’y intégrer Thione comme co-président du Gen44, la campagne pour les moins de 40 ans. En 2008, Obama devient le 44e président des Etats-Unis, et Thione Niang passera neuf mois au Congrès. En 2009, il crée Give1Project, une « organisation globale à but non lucratif dédiée à l’engagement des jeunes leaders pour la poursuite du progrès économique et social dans leurs communautés » au travers d’incubateurs et de programmes d’empowerment des femmes et de leadership. Si le site internet de Thione Niang affirme que le Give1Project est présent dans 34 pays du monde dont les Etats-Unis, la France, le Japon, le Ghana, la Guinée Conakry, le Bénin et le Sénégal, on constate avec étonnement qu’aucun des domaines web de l’organisation ne semble actif. En revanche, elle dispose d’une page Facebook toujours active et suivie par plus de 22.000 personnes, qui communique presque exclusivement sur des initiatives sur le continent africain.

En octobre 2015, Thone Niang est nommé par Barack Obama et le secrétaire d’Etat chargé de l’énergie Ernest Moniz comme Ambassadeur au sein du ministère de l’énergie américain, pour représenter les minorités en matière d’énergie. En 2016, il est accusé par le Mouvement pour l’Unité et le Développement du Congo d’avoir perçu des fonds de Denis Christel Sassou Nguesso pour effectuer un travail de lobbying en faveur de son père, le dictateur Denis Sassou Nguesso : projet de conférence au National Endowment for Democracy, participation d’Akon à l’inauguration de la fondation Perspectives d’Avenir à Brazzaville à l’initiative de Danièle Sassou Nguesso. Il est également auteur de quatre ouvrages : Letter to my Sisters (2014), Memoirs of An Eternal Optimist (2015), Face of Change (2016) et Social Entrepreneurship : 15 Keys to Success (2017).

➡️ Samba Bathily, l’entrepreneuriat comme levier de développement

Samba Bathily nait à Bamako, au Mali, au sein d’une famille de seize enfants. Son père, Cheickna Hamala Bathily, est le premier opérateur malien importateur de pétrole au début des années 1980 via la société Sia-Mali avant se se lancer en politique. Deux fois conseiller municipal en Commune V de Bamako sous les couleurs de l’Union pour la démocratie et le développement (UDD), il devient député de la circonscription Nioro du Sahel en 2002. En 2007, après le retrait politique de son ami Moussa Balla Coulibaly, il se brouille avec la direction du parti et finit par se présenter sur une liste commune Union pour la république et la démocratie (URD) – Alliance pour la démocratie au Mali (ADEMA) – Parti pour la renaissance nationale (PARENA). Des plaintes sont déposées contre la liste en s’appuyant sur plusieurs actes de naissance au nom de Cheickna Hamala Bathily ; la Cour constitutionnelle conclut à la non-validité de son casier judiciaire et donc de sa candidature.

Démis de ses fonctions de député, il poursuit sa carrière au sein de l’URD, tout en conservant des liens solides au sein de l’Assemblée. Il crée également un syndicat pour défendre les producteurs de viande et de lait, dont il soutiendra la cause tout au long de sa vie. Son fils Samba se lance dans l’import-export d’équipement automobile au travers de l’entreprise familiale Les Frères Bathily, et crée une agence de voyage nommée Timbuctu International Cross Roads. En 2004, il fonde Africa Développement Solutions pour offrir un cadre structuré aux partenariats public-privé. Les filiales d’ADS opèrent dans 15 pays africains, pour un chiffre d’affaires de 106 millions de dollars en 2015.

En 2017, l’activiste Mohamed Youssouf Bathily, plus connu sous le nom de Ras Bath, accuse Samba Bathily d’avoir usé de son influence pour conclure de gré-à-gré un marché public de deux milliards de FCFA (3 millions d’euros) via sa société Afritek pour la fourniture de cartes d’identité NINA. Samba Bathily dément l’accusation, affirme avoir obtenu le contrat après avoir candidaté à une offre de marché public et invite son concurrent Cissé Technologie, qu’il pense à l’origine de la rumeur, à participer à un débat contradictoire. Proche du président guinéen Alpha Condé, il intervient avec sa société ADS Consulting dans la structuration du financement des barrages de Kaleta (256 millions de dollars) et de Souapiti (1,3 milliards de dollars). Pour ce dernier, Samba affirme avoir mis en place un « un financement concessionnel hybride novateur ». Dans les faits, c’est la société China International Water & Electric Corporation, filiale de la Three Gorges Corporation, qui investit une partie des fonds.

Le chef de file de l’opposition Cellou Dalein Diallo (UFDG) dénonce le manque de transparence des accords, qui n’ont pas reçu l’aval de l’Assemblée nationale. Sanctionnée en 2014 par la Banque Mondiale pour ses pratiques en Afrique sur des projets hydroélectriques et en Asie du Sud-Est sur des projets de routes, la China International Water & Electric Corporation (CWE) est de nouveau contrôlée suite à de nombreuses plaintes d’ouvriers du barrage de Lom Pangar (Cameroun). La même année, la Japan International Cooperation Agency met en place des mesures anti-fraudes contre la CWE qui seront prolongées en 2017. En 2018, le rapport Exporting Corruption de l’ONG Transparency International cite la CWE parmi les entreprises chinoises ayant fait l’objet d’enquêtes ou condamnations pour corruption.

➡️ Akon Lighting Africa, est-ce que la fin justifie les moyens ?

Le site d’Akon Lighting Africa indique que le projet a été initié en 2013 par Akon lui-même et Thione Niang depuis Washington DC. Ils sont par la suite rejoints par Samba Bathily, dont les activités portent déjà sur le développement de l’énergie solaire. Alors qu’en moyenne, 80% du monde a accès à l’électricité, ce chiffre tombe à 30% sur le continent africain. Outre de fortes disparités entre les différents pays, l’accès à l’électricité reste inégalement réparti sur les territoires des Etats disposant déjà d’un réseau de distribution d’électricité. Au total, 600 millions d’africains, en particulier issus de milieux ruraux, sont privés d’électricité avec les conséquences que cette situation implique : accès amoindri à l’éducation, difficulté dans la mise en place d’une activité économique, accidents ménagers…

Malgré l’idéologie philanthrope qui a présidé à sa création, Akon Lighting Africa n’est pas une organisation à but non-lucratif. Son positionnement répond à la croyance de ses fondateurs, et en particulier de Samba Bathily, en la nécessité de développer le tissu économique de l’Afrique via une activité réelle plutôt que par de simples financements. En 2015, Akon affirme à propos des gouvernements africains lors de la journée de l’Afrique organisée par Coca Cola : « En Afrique, il est nécessaire de les manipuler. Vous devez le faire. Vous devez les piéger. » Pour cela, il sélectionne avec ses associés des Etats dans lesquels la période électorale approche et y équipe gratuitement un village en installations solaires : éclairages public, systèmes autonomes, etc. « Une fois le besoin créé, les populations finissent par faire pression sur les gouvernements, ce qui les pousse à lancer un appel d’offres… que nous gagnons presque à chaque fois », complète Samba Bathily.

Pour financer ses projets, ALA a bénéficié d’une ligne de crédit d’un milliards de dollars de la société China Jiangsu International Economic and Technical Cooperation Group Ltd., sanctionnée en 2014 par la Banque Mondiale pour manquements répétés. Interrogé sur le modèle économique d’Akon Lighting Africa, Samba Bathily explique au Wall Street Journal : « Quiconque installe nos systèmes peut effectuer des payements sur plusieurs années. La plupart des pays ne pourraient pas allouer les sommes nécessaires au financement de projets d’ampleur, mais peuvent se permettre d’effectuer des versements. »

Si les progrès d’Akon Lighting Africa en termes d’accès des populations à l’électricité sont indéniables, il n’en demeure pas moins que son modèle économique comporte certaines données éthiquement contestables. D’une part, l’utilisation de techniques de lobbying visant à forcer la main à des gouvernement nationaux apparaît comme une stratégie de développement résolument agressive. D’autre part, dans un contexte de vigilance accrue à l’égard des investissements chinois sur le continent africain, le financement d’ALA par China International Economic and Technical Cooperation Group Ltd. ouvre la porte à des interrogations sur sa position vis-à-vis de l’impérialisme économique.

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