« 93 », l’âpre sobriété de Boef

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Une semaine après sa sortie le 21 décembre dernier, le troisième projet de la carrière de Boef se classe au sommet des charts néerlandais. La semaine suivante, il récidive. Un mois après sa sortie, 93 caracole encore et toujours à la première place du classement. Loin de l’image extravagante que l’artiste le plus controversé des Pays-Bas donne de lui sur les réseaux sociaux, ce nouvel EP fait l’effet d’un retour aux sources… Ou plutôt de synthèse puissante de son univers et de ses évolutions musicales. Plus complexe qu’il n’y parait, Boef s’impose avec 93 comme un artiste véritable, capable de dissocier sa volonté créatrice de sa personne et de donner naissance à des oeuvres peut-être plus importantes qu’il ne le conçoit lui-même. Etape majeure de la carrière de Boef, 93 est également une pierre supplémentaire à l’affirmation de la scène néerlandaise et, plus encore, un projet à étudier au regard de la construction d’une scène rap européenne.

➡️ Loin du foisonnement créatif de Slaaptekort, un EP qui mise sur la synthèse et la concision

En 2017, le rappeur d’origine algérienne nous avait gratifié de Slaaptekort, un pavé de seize morceaux sur lequel il avait invité une bonne partie de la scène néerlandaise, de Sevn Alias à Ronnie Flex en passant par l’incontournable Lil’ Kleine, mais aussi le belge Soufiane Eddyani. L’ensemble n’était pas dépourvu de temps forts, loin de là, mais s’était par trop éloigné de la violente concision de l’EP Gewoon qui avait fait émerger Boef. Deux ans plus tard, 93 sonne comme un retour à la recette de ses débuts : un projet court mais intense, qui en l’espace de quelques titres dévoile d’énormes portions de l’univers de l’artiste. On note également le faible nombre de collaborations, deux morceaux à peine sur les dix qui composent l’EP. La présence de Lipje sur Terug Naar Toen et d’une brochette d’invités sur SVP (JoeyAK, Young Ellens et Sevn Alias, le seul à figurer sur deux sorties consécutives de Boef) n’est d’ailleurs pas pour le rappeur une invitation à l’ouverture musicale puisque ces deux titres en question figurent parmi les plus sombres et durs de 93. A souligner également, le retour du rôle prépondérant du producteur Marwan el Bachiri (MB) sur le projet puisqu’il est à l’origine de huit instrumentales sur dix, les deux restantes étant signées Teemong (plus connu pour son travail aux côtés de Pietju Bell et Killer Kamal) et Noel Woldai. Outre ses nombreux titres en collaboration avec Boef, MB a produit un extrait du premier album studio de Soolking intitulé… Amsterdam !

➡️ La langue néerlandaise comme instrument musical, une leçon d’écriture signée Boef

Quand on parle de Boef, l’écriture est rarement le trait du rappeur le plus mis en avant, que ce soit par le rappeur lui-même, par son public ou les médias qui le présentent. Pourtant, si 93 lève le voile sur un artiste musicalement beaucoup plus complet qu’à ses débuts, il est aussi plus discrètement le projet de son affirmation textuelle. Cette dimension est particulièrement importante pour l’auditeur étranger, forcé de se concentrer sur la langue en termes de sonorités plus que de sens. Assurément, Boef sort gagnant de cette équation puisque le sens occupe une place secondaire au mieux dans sa conception de la musique… Mieux que personne pourtant, le rappeur a su exploiter les particularités de la langue néerlandaise pour renforcer la puissance de sa création. Les consonnes, omniprésentes à l’écrit, sont tour à tour accentuées sur l’étonnant Gucci Pet puis légères sur le premier morceau de l’EP, Moeilijke Som. Cette capacité à rendre chantante une langue pourtant réputée pour sa rudesse est certainement l’une des composantes essentielles du succès de Boef. Sur 93 cependant, il n’hésite pas à souligner l’âpreté de ce véritable instrument musical pour illustrer un univers plus sombre que jamais. Assurément, le rappeur a pris du galon depuis Gewoon et effectue une démonstration de force retentissante avec ce nouveau projet. Une manière aussi d’établir une bonne fois pour toutes sa position d’artiste établi de la scène nationale, une volonté qui coïncide avec son départ précipité du label Zonamo Underground début 2017.

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