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Entretien avec Kobo, expérimentation et jogging des idées

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Dans une ère où tout va toujours trop vite, Kobo s’est octroyé le luxe du temps. Après avoir sonné le coup d’envoi de sa carrière en 2016 avec What’s My Name, le rappeur né en Belgique n’a jamais cédé au rythme exacerbé qui a conquis le monde du rap français. Une poignée de singles et trois ans plus tard, il se sent enfin prêt et s’est lancé dans le grand bain avec Période d’essai, son premier album. Malgré sa confiance en lui, Kobo sait que ce disque pourrait très bien être son dernier. Pour le rendre mémorable et se défaire de tout regret, il l’a criblé de nombreuses expérimentations, fruit de longues sessions de studio. Pour l’artiste qui revendique la complexité de son univers, l’expérimentation musicale et le travail permanent sur l’écriture sont aux racines de la création.

REVRSE : Ton premier album sort enfin après trois ans de carrière. Tu es stressé ?

Kobo : Ouais, mais du stress positif. Je suis sûr de moi mais je pense quand même qu’il n’y a rien d’acquis parce que la vie fonctionne un peu comme ça tu vois, il ne faut pas se reposer sur ses acquis. Période d’essai est un titre qui me permet un peu de garder les pieds sur terre, de me dire que les choses avancent, que j’ai fourni un travail. J’espère qu’il y aura des résultats il faut rester serein et se dire qu’il peut se passer n’importe quoi et être prêt à tout imprévu.

REVRSE : La première chose que l’on peut noter dans ton album c’est que tu y as multiplié les expérimentations. Comment as-tu travaillé l’album ?

Kobo : En fait c’est un album que j’ai bossé de manière très ouverte. J’essaie de garder un esprit ouvert et de ne pas me fixer de limites. J’ai commencé un petit peu en mode rap mais je ne voulais pas rester enfermé dans cette étiquette donc je me suis dit que ce serait bien aussi de tenter d’autres choses. Période d’essai est assez varié : il y a des morceaux « rue » très durs et des morceaux beaucoup plus doux, beaucoup plus ouverts. De ce fait, l’album est une alternance entre ces deux univers là mais forme quand-même un tout cohérent.

REVRSE : Tu justifies ton choix de t’adonner à des expérimentations avant tout par ta volonté de te démarquer du reste des artistes ?

Kobo : Exactement. Dans ce souci là mais aussi dans le souci de toucher différentes personnes. Je n’ai pas envie d’avoir un truc monotone qui cible juste une seule catégorie de gens. J’ai vraiment envie que ce soit accessible à tous et que celui qui écoute l’album puisse se dire “ok, il y a des morceaux que je vais aimer, d’autres moins mais il y en a deux ou trois qui sont mes coups de cœur”. C’est dans cette optique que j’ai travaillé. J’ai enregistré pas mal de morceaux – beaucoup plus que ceux qu’il y a dans l’album – et j’ai essayé de sélectionner les meilleurs, ceux qui, ensemble, pouvaient former une logique.

REVRSE : Tous ces titres très différents les uns des autres esquissent un disque en forme de montagnes russes. Malgré les dix-sept titres qui le composent, le rythme y est presque effréné…

Kobo : En soit, l’album fait treize titres. Il y a quatre morceaux bonus qui sont des sons que j’avais déjà sortis avant mais qui n’étaient pas dispo sur les plateformes de streaming. Comme ils étaient assez demandés sur les réseaux par ma communauté, je me suis dit que ce serait bien de les intégrer au disque. Sinon, Période d’essai fait treize titres, ça reste dans les standards modernes. Je pense que c’est important de faire voyager un petit peu l’auditeur, qu’il se dise qu’il y a un univers entier qui est présenté et pas simplement une facette de cet univers. Je veux vraiment que la personne qui écoute cet album se dise qu’elle a un peu voyagé, qu’elle a eu droit à différents styles de sons. De plus, cette variété permet au public de voir aussi ce dont je suis capable, de constater les différentes facettes de mon art et c’est important pour moi. Je ne sais pas si j’en sortirai un deuxième – je suis déjà en train de bosser dessus mais pour l’instant j’ai pas encore toutes les garanties – donc j’ai essayé d’être le plus complet possible dans ce premier projet.

REVRSE : Période d’essai est l’occasion pour toi d’explorer de nouveaux horizons musicaux, comme on l’a vu plus tôt. D’où te sont venues ces nouvelles inspirations ?

Kobo : Ça vient un peu de tout… Déjà, ça vient de ce que je vis, des événements les plus tristes aux plus joyeux. J’essaie de mettre tout ça en musique et en mots et de raconter mon expérience personnelle. Maintenant, à côté j’écoute aussi beaucoup de musique, un peu de tout, je ne suis pas influencé par un seul type : j’écoute du rap français dur, des trucs comme Booba, Maître Gims ou encore des Américains comme Snoop Dogg, Tupac voire même des trucs congolais comme Koffi Olomide et Papa Wemba. Je suis vraiment quelqu’un de très éclectique, j’essaye de m’inspirer de la vie, de tout ce que j’expérimente, ce que je vois et ce que je vis.

REVRSE : Période d’essai est également très marqué par le travail que tu as effectué sur ta voix. De nombreux titres sont marqués par l’utilisation d’autotune, je pense notamment à Baltimore, Blessing ou encore à Succès.

Kobo : Ça a demandé beaucoup de boulot. L’idée, c’était d’utiliser l’autotune de manière différente. Je ne voulais pas faire cinq morceaux autotunés qui se ressemblent, je voulais qu’ils soient différents donc j’ai écouté pas mal de trucs. C’est une influence qui me vient du jazz. Par exemple, Miles Davis ou John Coltrane, ce sont des artistes qui ont su utiliser les instruments comme si c’était une prolongation de leurs propres voix. Du coup, quand on m’envoie une prod, je m’efforce de faire pareil. C’est un peu le même raisonnement mais en inversé : ma voix fait partie de l’instru, j’essaie vraiment de faire en sorte que les deux ne fassent qu’un et ce procédé a donné ce que tu peux entendre sur Période d’essai. Si la prod est très aiguë. je vais dans les aigus ; si elle est un peu plus grave, je descends. Je m’adapte en fonction de la prod.

REVRSE : Il y a des moments où ta démarche me rappelle celle de Playboi Carti à travers sa discographie récente. C’est quelqu’un que tu écoutes ?

Kobo : J’ai écouté son dernier projet Die Lit, il fait des bons sons, il a son style, je me reconnais un peu dans ce qu’il fait. C’est vrai que moi aussi j’ai quand-même cette tendance là. Parfois, je suis emporté par la prod et je t’avoue que moi aussi je m’en fous de ce que je dis tant que ma voix s’adapte à la musique.

REVRSE : Tu es quand-même un rappeur très attaché au texte. Tu peux nous parler de ta routine d’écriture ?

Kobo : J’écris beaucoup. J’ai toujours eu ce rapport à l’écriture et je l’ai eu bien avant la musique. Avant que je fasse de la musique, je poursuivais des études secondaires au bled. J’étais en latin philo donc j’étais très porté sur les lettres et j’aimais bien lire. Puis j’ai fait d’autres études, cette fois de droit, et elles étaient très portées sur le sens critique, c’est-à-dire qu’on te donne un sujet et il faut que tu dises ce que tu en penses, que tu argumentes. Je pense que s’est installée en moi une certaine rigueur à force de faire des études, j’ai senti qu’elles ont approfondi ces rapports que j’entretiens avec l’écriture et l’esprit critique. Dans la musique j’ai gardé ce truc. Je suis obsédé parle fait de dire quelque chose qui a du sens : quand je fais un son, je suis obligé de glisser un message, un truc plus profond que ce que j’ai dit précédemment. C’est devenu une habitude et j’ai gardé ça. Je t’avoue que j’écris un peu tous les jours au moins quelques lignes. Je me souviens d’un prof à la fac qui prônait le « jogging des idées », c’est ce que je fais.

REVRSE : Ton écriture, par séquences très froide et réaliste, ainsi que ton goût pour le storytelling me rappellent des artistes comme NaS…

Kobo : Effectivement, je me reconnais beaucoup dans des artistes comme NaS et dans toute cette lignée de rappeurs des années 90 qui ont eu ce truc de storytelling et rap conscient sur les bords. Pour moi, le message est important. Tu t’adresses à des êtres humains, il ne faut pas l’oublier, et ce que tu fais a une influence sur eux. Donc si tu peux avoir une influence positive, même si elle est minime, essaie de le faire. Même si, aujourd’hui, le storytelling n’est pas trop dans la tendance, on est dans des textes beaucoup plus simples… T’as des phrases qui font 3, 4 mots et c’est parti, t’as un refrain. Personnellement, j’essaie d’aller un peu à contre-courant. Parfois, je vais te placer une punchline assez brute et dure pour te rappeler que la vie c’est ça… Je cherche à communiquer un message tout en trouvant un équilibre avec la tendance d’aujourd’hui.

REVRSE : Tu as parlé de rap conscient. C’est une étiquette assez difficile à porter aujourd’hui. Quel est ton regard sur cette dernière ? Tu te verrais y tendre ?

Kobo : Personnellement, je ne pense pas que je pourrais tendre vers ça. Quand tu te définis comme un rappeur conscient, à côté, il faut qu’il y ait les actes qui aillent avec, que tu t’investisses dans les causes don tu parles, etc. Il faut du concret, pas juste du blabla. On peut très vite sombrer dans cette espèce d’hypocrisie où on fait croire qu’on est un rappeur conscient mais de l’autre côté on ne fait rien pour la communauté, on ne pense qu’à sa pomme. Moi je me positionne plus comme un rappeur qui exprime simplement ses émotions. Chaque morceau est l’expression d’un ressenti que j’ai pu traverser à un moment donné : tristesse, colère, joie… Maintenant, si je peux te conscientiser un peu, je le ferais, mais jamais je porterai cette casquette de rappeur conscient. Quand tu écoutes mes sons il n’y a pas que ça : parfois je dis des conneries aussi, je suis un être humain, c’est l’émotion avant tout.

REVRSE : Dans le disque, tu parles beaucoup de toi en filigrane. Est-ce que ces conneries que tu dis raconter sont un moyen d’exprimer ta pudeur et de ne pas te livrer complètement ?

Kobo : Pour l’instant, il y a de ça c’est vrai, je suis partagé entre me livrer et être un peu pudique, ça va venir progressivement. Je suis toujours dans cette dualité : je me livre d’un côté mais je suis un petit peu masqué et c’est dans ma nature d’être assez réservé. Le nom Période d’essai rejoint ce trait, Je suis plutôt le genre de mec qui s’exprime en musique mais dans la vie un peu moins. Je cherche un équilibre.

REVRSE : Qu’advient-il du masque ? Tu sembles le faire tomber définitivement sur ta pochette.

Kobo : Il n’est pas totalement abandonné. En fait, le masque a toujours eu un but artistique, il est là pour apporter de la créativité et proposer un univers visuel différent de ce qu’on voit habituellement, genre rappeur de quartier avec quinze gars derrière. Le masque est d’autant plus intéressant qu’il me permet de raconter mon histoire à travers un alter ego. Je pense que le masque ne partira jamais vraiment : parfois il sera là, parfois moins, mais il fera toujours partie de ma direction artistique parce que j’ai commencé avec et l’enlever d’un coup serait trop radical. Je vais essayer de trouver un équilibre et, avec les prochains clips qui vont sortir, je vais pouvoir vraiment mieux me faire comprendre.

REVRSE : Il y a une recrudescence de rappeurs masqués en provenance d’outre-Manche. Est-ce que cette esthétique te vient d’Angleterre ?

Kobo : Pas forcément. J’écoute beaucoup de rap anglais mais pas trop de gars masqués. Ici en France j’ai observé Kekra, Siboy, Kalash Criminel et je trouve que c’est assez cool, chacun exploite le masque à sa manière. Il y en a qui ont des problèmes avec la justice, d’autres qui n’ont pas envie qu’on les reconnaisse et préfèrent l’anonymat… moi c’est purement artistique mais pas spécialement inspiré de l’Angleterre.

REVRSE : Tu ne revendiques que très peu ton appartenance au rap belge et à la scène bruxelloise…

Kobo : C’est peut-être inconscient de ma part… Je suis né en Belgique, mais j’ai passé une grande partie de ma vie au Congo et je suis revenu en 2010 pour faire des études. Même quand je suis revenu en Belgique, je suis passé par beaucoup de coins, c’est pour ça qu’être affilié à un quartier est quelque chose qui me dérange un peu : je suis passé par le Brabant Wallon, je suis passé par la Flandre, je suis passé par Bruxelles. De ce fait, je suis le produit de plusieurs environnements et je tiens à ce que les gens le sachent et le comprennent. Je veux pas juste être le rappeur belge ou de Bruxelles. Je pense toutefois que je fais partie intégrante de la scène belge et, que les gens le sachent, j’ai des bonnes relations avec tout le monde, c’est juste que je suis comme ça, j’essaye de mettre en avant ma musique plus que ma personne.

REVRSE : Cette absence de revendication serait donc plus une question de sentiment d’appartenance ?

Kobo : Je me sens partie intégrante de plein d’autres choses, même de la scène française : j’ai signé dans un label français (Polydor, ndlr) et ma promo se fait ici, je suis de plus en plus en France. Je suis à l’aise partout et je ne veux pas être catalogué comme « le Belge ». Je veux être Kobo tout court, pas Kobo le Belge. Quant à ce qui est de se démarquer, je pense que c’est important parce que la concurrence est assez forte. Aujourd’hui, quand un truc prend, il y a des gens qui te copient. Quand la concurrence est forte, arriver à faire la différence est difficile et je t’avoue que c’est mon principal objectif. Je me demande toujours comment proposer quelque chose qui n’a pas été proposé. Par exemple, le masque : certains le portent mais personne ne l’a fait tomber, alors je veux être celui qui le fait. Comme ça, ça marquera la différence. Cette réflexion, je l’applique également pour l’autotune, les covers… J’essaie toujours d’avoir ce petit truc qui éveille l’intérêt. T’as deux choix : soit tu rentres dans la tendance soit tu crées la tienne. Moi je choisis la deuxième option. C’est plus difficile, ça prend plus de temps, mais le résultat est plus gratifiant et les auditeurs sentent qu’il y a du travail fourni.

REVRSE : Comme tu l’as mentionné, tu es maintenant signé chez Polydor (Universal). Est-ce que ce passage de l’indépendant à la major a impacté ton travail d’artiste ?

Kobo : J’ai senti la différence entre être indépendant et être en major. Avant, je prenais la plupart de mes décisions seul. Aujourd’hui, c’est plus difficile parce qu’il faut faire plus de compromis. Maintenant, je me bats avec  toute une équipe pour quelque chose qui est un peu plus grand que moi. C’est plus juste toi tout seul, c’est l’équipe, les intérêts, donc il faut savoir travailler en équipe et surtout communiquer. Je dirai qu’il y a plus d’avantages que d’inconvénients puisque je sors un album donc c’est déjà bien… Puis t’as aussi des conseils, des avis des différentes personnes, c’est assez intéressant. En résumé, c’est ça la grosse différence entre indé et maintenant : travailler en équipe.

REVRSE : Du fait que toute une équipe soit à la disposition de ton projet artistique, je suppose que tu es devenu plus exigeant avec ton travail.

Kobo : Beaucoup plus exigeant. Je sais que mon travail sera soumis à la critique de mon équipe avant même celle de mon public et je tiens à ce qu’elle se dise c’est du bon boulot. Je suis deux fois plus méticuleux, deux fois plus exigeant. Je ne suis plus tout seul, j’ai une responsabilité envers les autres.

REVRSE : Si tu en parles très peu, on sait que Damso et toi êtes très proches. Il a eu un regard sur ton album ? Peut-être t’a-t-il aidé sur certaines choses ?

Kobo : Il y a certains morceaux que je lui ai fait écouter parce qu’il y en a que j’ai enregistré il y a un petit temps. On a toujours une relation étroite : il me donne son avis, dit ce qu’il pense et réciproquement. Cette relation m’a beaucoup aidé, je pense notamment aux coups de pouce sur les réseaux sociaux, ça m’a aidé à être un peu plus visible et je suis reconnaissant pour ça.

REVRSE : Outre le soutien de Damso, ton freestyle dans l’épisode de Rentre dans le cercle spécial Belgique t’a permis de te signaler au grand public. Alors que ça marche pour peu, ça a marché pour toi. Comment tu l’expliques ?

Kobo : Il y a différents paramètres. J’ai essayé de me distinguer : le fait d’avoir balancé un truc masqué en live, ça tape à l’œil, tu t’en rappelles. Puis c’est piloté par Sofiane, une grosse tête dans le rap français. Enfin, Damso avait partagé et mon passage a beaucoup tourné sur les réseaux sociaux. C’est surtout les gens qui ont permis ça : c’est le public qui a le dernier mot, c’est eux qui vont partager, liker…

REVRSE : Pour conclure, qu’attends-tu de pouvoir réaliser avec Période d’essai ?

Kobo : D’un côté c’est que de la musique, pas de stress. D’un autre côté, je me rends compte que c’est bien plus que ça : c’est du temps, des nuits en studio, des sacrifices. Je suis partagé entre ces deux états d’esprit.  Pour le public, je veux jusque qu’il ressente du plaisir, qu’il apprécie l’album. C’est le sien, sans lui il n’aurait pas vu le jour. Pour ce qui est de ma carrière, j’espère que Période d’essai sera le point de départ de quelque chose de plus grand, j’espère qu’il m’octroiera une petite place dans le paysage rap francophone.

 
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